Féroce 96

19 septembre 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

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Drieu laissa derrière lui la maison vide de Fred, les sérapias et le Golo. Le lendemain, avec ces épines de fer autour du crâne à cause de trop d’alcool le ventre vide, à moitié essoré par la nuit, il fit du stop pour atteindre, tant bien que mal, le rivage nord, de part ou d’autre du cap. Son secret désir était de traverser les Agriates. Tant qu’il le pouvait il retardait le retour.

À la sortie d’Omessa, il fit du stop. Une jeune femme arrêta son berlingot cent mètres plus loin, il avait déjà abandonné tout espoir. Elle ne recula pas pendant longtemps, il n’avait pas vu qu’elle s’était arrêtée, puis elle recula tout net jusqu’à sa hauteur. « Que faites-vous à cette heure-là ? Vous zêtes pas rendu mon pauvre. Où allez-vous ? »

C’était une jeune femme d’une quarantaine d’année, très brune, frisée, et qui semblait fortement ancrée à la terre, avec son pullover de laine épais et crade, des boucles et perçages, et une grande natte, grande cadenette qui lui servait de je ne sais quoi1. Derrière il y avait un de ces bâtards de chiens barbus et odorants. Une bergère ? Une cueilleuse de pomme ? Une écouleuse de drogue ?

Il lui dit qu’il rentrait — Drieu était un peu ailleurs mais son état n’offusqua pas cette nouvelle cavalière — qu’il allait vers la mer, vers Bastia, l’Île-Rousse, n’importe où qui tenait un bateau pour le continent.

« Je ne vais pas à la mer, mais je vais rejoindre mon ami qui descend le troupeau (bergère, bingo) vers Casta. Si vous voulez je peux vous y amener, ou vous laisser à une intersection sur la route, ça vous avancera. »

Drieu accepta, il plaça son bagage (noirci et puant lui aussi) à l’arrière (le chien le regarda yeux implorants), et il monta. « Tu fumes ? » (bingo, drogue) et il accepta la canne tendue. Ça puait moins le yienche que la beuh, ou l’inverse, selon la direction du vent. Mais Drieu était exténué, il puait lui aussi, il avait dormi dehors deux nuits, peut-être trois ou quatre, il ne savait plus. Depuis l’Afrique, il n’était plus tout à fait d’aplomb avec lui-même ni avec ses contemporains.

Il parlèrent un peu, pas trop. Elle lui dit qu’elle travaillait à la journée dans les champs (bingo, pommes — ou maïs ou vignes, ou abricots ou olives, idem tout ça, journalière en tout cas), que là c’était calme et qu’elle allait aider aux bêtes. Elle n’était pas corse, mais son compagnon oui.

Elle s’appelait Célia. Elle venait de la Marne (« il n’y a rien là-bas, enfin… il n’y a rien non plus ici, mais au moins c’est beau, c’est sauvage… »), c’est là qu’ils s’étaient rencontrés, lui était venu une année pour les vendanges, du côté d’Epernay.

Il décida de la suivre jusqu’à Santo-Pietro-di-Tenda, de toute façon il trouverait bien un raccord pour Bastia. Comment imaginer mieux ?

Les voilà tous les trois dans le petit pagliaghju, la petite cabane de pierre sèche qu’Ange2, le garçon, avait remis sur pied après l’avoir hérité de son grand-père.

La soirée fut très chaleureuse et jamais le couple ne posa de question indiscrète sur ce que faisait Drieu là, où il allait, d’où il venait. Ils firent un peu le point de leur vie en présence de cet hôte impromptu, qui déclenchait souvent comme ça des repasses chez ses interlocuteurs.

Si pour elle, l’écart de la société était comme la mise en pratique d’une réaction envers celle-ci, et avait quelques enracinement grossièrement politique, ce dont témoignait toute la panoplie idoine de ceux que Drieu surnommait affectueusement les « ponquachiens », pour lui c’était tout à fait autre chose : une nécessité, une nécessité ontologique. Il était pour lui inconcevable de ne pas adopter le mode de vie de ses ancêtres. En un sens son engagement était l’opposé de du geste de Célia. Elle n’en était pas moins politique — sinon plus. Ange considérait qu’il devait maintenir cette geste de bergers qui s’était tellement abîmée dans le temps, effilochée moins aux épines du scotanu (l’alaterne) ou de la morta (le myrte) qu’aux griffes du monde moderne, aux sanscrupules des élus corrompus, au mur mal compréhensif de l’état. Il n’était pas indépendantiste, il était simplement, nativement, naïvement, indépendant. La Corse pour lui, comme pour ses amis et compagnons, tous ces brigands comme sardes, c’était un pays — pas un état. Et le reconnaître comme tel était important. Mais plus important encore, ontologiquement essentiel, c’était maintenir la geste dans le geste, celui qui coupe, taille, tond, ces gestes qu’on sait condamnés mais qu’on reproduit pour qu’ils ne se perdent pas tout à fait comme se sont perdus les chemins dans la yeuseraie, ou les murets dans la roveraie.

La morta était le myrte et la mort, le symboles des premiers intérêts extérieurs, les avidités des spiritueux, les boulonnages des comtes et marquis des anciens latifondes de casa3 exporté et autres financiers importés.

« On cherche à refaire du lainage, disait Ange, qui fasse chaud et qui fasse aussi grège — pour ce que les beaux messieurs de Paris ou Marseille, de Gênes ou d’Alger, qui n’apprécient guère le fromage ou le tissu comme les vrai gens, ne viennent mettre le grappin comme ils ont essayé de le faire sur nos terres. Oui divariquées, oui rocailleuses, et oui embrouillées comme des pelotes d’épines par tous ces végétaux scléreux et xéreux. C’est une tâche infinie et sans doute vouée à l’échec, mais on ne lâche rien, comme on dit, et on restera tant qu’il nous arracheront pas le dard de la terre, on restera jusqu’au bout. »

Célia acquiesçait aux paroles d’Ange. Le chien dormait profondément. La cabane était minuscule, bien anguleuse, à l’image des faces et des paysages, tout ce qui est est vu. Ange descendait le lendemain à la chambre d’agriculture, « les Renégats », à Bastia, et accompagnerait Drieu à bonport. La nuit était étoilée, pas si fraîche.

Tout ronronnait autour de l’âtre qui s’éteignait. Drieu finissait son voyage. Il s’endormit comme ça. Au bord de la mer. Penché sur elle. Mer marraine où il s’enfonçait doucement comme dans le sommeil et dans le sommeil comme dans la mer.

 

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  1. Et de presque rien.
  2. Comme par hasard.
  3. Casa blanche.

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