Féroce 95

17 septembre 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

< précédentsuivant >

 

Fred ne répondait pas et — comme il le faisait souvent1 — Drieu était déjà en route, s’attendant à ne trouver personne. Et personne il ne trouva, en effet.

Il avait pris le petit car de Bonifacio pour Ajaccio puis Corte2 et arrivait non loin de la maison de Fred, qui lorsqu’il parvint après moults concentrements de cercles marchés, il constata qu’elle était fermée complètement. Il se rappelait qu’il y avait un petit terrain, derrière, au pied duquel passait la rivière Golo.

Golo me tangere dit Drieu et il sauta le portail non sans bien regarder à droit à gauche, pour s’assurer non que passe une voiture, mais au contraire qu’aucune fenêtre alentour ne stase à le mater.

Sur le terrain, une espèce de pelouses sèche, il y avait encore (ou déjà) de belles tiges de sérapias d’Olbia, cette plante qu’il avait déjà vue alors (ici, pas à Olbia — Olbia il en venait ! Il n’avait pas vu le sérapia).

Il savait que derrière la maison il y avait un appentis qui pourrait servir d’abri en cas de froid — mais est-il besoin de rappeler qu’aucun froid, dans cet hiver, ne semblait vouloir s’abattre sur cette portion du monde. Les nuits étaient plus fraîches, oui, bien sûr, mais c’était plus du fait de l’altitude, de la brièveté du jour, que réellement de la main même de l’hiver appesanti.

Dans l’abri une bouteille de pastis. La vie est aussi simple que ça. L’eau ? Le Golo. Les glaçons ? La nuit, l’obscur.

La vie, simple ? Passablement éméché, par le troisième ou quatrième verre (dès le deuxième il a eu la flemme d’aller chercher l’eau au ru : il le buvait sec), Drieu peina à voir un nouveau message, cette fois d’une inconnue, la fille même de Criste, qui écrivait, tel un télégramme : Jean-Pierre Criste à l’hôpital • insuffisance respiratoire • grave • merci de ne pas appeler mais messages possibles • sa famille

Pour ne pas gâcher le tout, l’évanescence de Criste dans son esprit lui-même phosphorescent d’anis à travers la luminescence du petit écran du petit téléphone archaïque, tout ceci évoqua un vieux souvenir à Drieu, qui se rappela de son père, avec lui-même en Corse, arrêté par des gendarmes pour excès de vitesse sans doute, à Corte même (ici même !). Le gendarme d’abord sévère fut subitement plus compréhensif en voyant le lieu de naissance de son père : le même village que lui dans l’Ardèche profonde, quelque Bastide-de-Juvinas, ou Sagnes-et-Goudoulet, ou Gluiras3, ou tout autre nom improbable, plein de glèbe et de glaise, gangue de langue de patois. Cet évocation lui rappela un autre moment (les images s’appellent, se poussent et se tirent de la manche). Son père et lui, encore, à la chasse, dans les boustrigues dans le Vercors, au-dessus de, de où déjà ? Il n’en savait plus rien. C’était non loin d’un marais, après des oiseaux d’eau et si besoin, quelque lièvre ferait l’affaire. Ils marchaient l’un derrière l’autre, tranquilles, fusil cassé, dans la pâte humide et glaiseuse4 de la cariçaie. À un certain craquement, tel bruissement, son père qui était devant se retournait et faisait chut, avec le doigt, et pour le petit Drieu c’était un signal : celui de s’accroupir, de se faire minuscule, boule tapie, insérée, fichée dans le paysage. Drieu aimait ça, littéralement il fondait, se laissait absorber, toute conscience, par le dehors, transpercer des fumets des plantes et de l’eau, perforer par le froid du vent et de l’eau, engloutir dans la musique du vent dans les plantes et le silence de l’eau.

Il s’aplatissait littéralement, peut-être un peu trop, son père était un nez, devant lui, humait tout et tout parfumait. Il se retourna : un, lui fit-il avec les doigts, puis le poing fermé pour dire sanglier. Sanglier égale danger et il fit signe à Drieu de rester tranquille, de patienter innocent un roseau, friable comme un appétit de tuf.

Le père avança d’un pas ou deux jusqu’à ce qu’il disparaisse tout à fait dans la bourdaine.

Drieu avait peur, dans son calme et son tranquille. À la fois il était bien, car il appartenait — littéralement — à tout ce qu’il l’entourait et l’attirait — il n’était plus en lui et il adorait ça : s’échapper. Mais une minuscule picaille de conscience résistait, et il savait qu’il était lui et il savait qu’il savait et ça lui était insupportable car, au lieu de laisser foumouger (disait le père) le cochon comme tous ici, araignées et cicadelles, oiseaux et chevreuils, saules et trembles, non, il fallait attirait à soi la peur, se penser différent, venir au monde, et dans cette arrogante posture, décider que l’on serait seul à mériter et la punition, et la douleur, et la compassion et la miséricorde ! Il détestait la conscience !

Et soudait : BOUM ! Une grande explosion, un fracas indescriptible pour un jeune homme, vieil enfant, à peine sorti du vide et en pleine exploration du vide, comme une bombe qui aurait sauté, et Drieu sortit de son cocon et s’écria vers le bruit, tandis que des nuées d’ailes décollèrent en même temps dans un piaillement et un frottement intense, pénétrant, et insupportable (sale de plumes) : « Papa ! »

Le père était là blanc de linge, tremblotant, et noirci malgré tout par un peu de suie (ou de boue), avec des feuilles collées, du sang, des morceaux peu appétants de carne.  « Il était là, il a sauté, comme j’te dis, il a sauté, explosé, éparpillé en l’air, comme… chépas… chépas… »

Il s’avéra par la suite que le sanglier, un gros mâle solitaire, avait bel et bien sauté, pulvérisé, qu’il avait dû sauter sur une vieille mine ou grenade qui devait remonter au maquis vercors, ou pire, quelque engin subtilement conçu dans quelque appentis de derrière les fagots par quelque paysan ingénieux, ingénieux engin à objet d’éradication, à volonté de fer, à destinée de feu5.

Le père de Drieu était assommé, sonné, un bourdon fiévreux dans l’oreille, interminable, petit à petit il réalisait ce qui se passait, il revenait à lui; il terminait les « Chépas ! Chépas ! »

Ils rentèrent plus tôt que d’habitude de la chasse ce jour-là. Il n’en parlèrent jamais, convinrent dans le céquinze que ce serait leur secret, — pour ne pas effrayer inutilement sa mère et son épouse, pour avoir ce monde-là entre eux, cette première injonction que le hasard est permanent — ce qui lui ôte alors sa qualité hasardeuse. Son père avait dit : « Rappelle-toi, on l’a vu : seul l’impossible est possible. »

 

< précédentsuivant >

 

  1. Il est vrai que nous n’avons pas développé cet aspect de sa personnalité, mais Drieu était comme ça. Il faisait les choses, allait de l’avant — en cela soulignait qu’il détestait revenir sur ses pas, non pas qu’il détestait affronter le passé — par exemple — mais refusait obstinément de rompre la dynamique en marche, et aimait — en conséquence — se laisser porter par le cours des choses, il n’entravait pas aux mouvements, il se refusait à tordre la flèche allante, de brise l’ambre, de casser le rythme. Au contraire il faisait tout pour s’y couler, il se laissait porter, il trouvait que cela était la nécessité même de l’existant, de ne pas se retenir de tomber, tomber encore, tomber mieux. Sa vie était un art martial.
  2. Il laissa donc Cargèse à main gauche — du moins ici nous faisons l’impasse sur cette impasse, soucieux de ne pas briser la roue du chemin.
  3. Gluiras ! Ceci dit, en face, on a bien Truinas !
  4. Elégante, bronze vert-de-gris.
  5. Moins furibond, plus pacifique, apaisé, pacifié, apacifié, le même esprit peut également s’exprimer sous la forme de sculpture d’inspiration mi-indienne mi-petite couronne, mêlant souche d’arbre, et plumes dégotées d’anatidé ou de rapace, fils de pêche imputrescibles, peinture criarde et un objet ésotérique en la belle mordorure élégante et compassée du marais : une roue de vieux landau ou une céramique de poteau édéeffe…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

   

Quoi le putain c'est ?

Vous êtes en train de lire Féroce 95 sur Ambo[¡]Lati d'AMBO(i)LATI.

meta