Féroce 94

15 septembre 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

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Journal de Drieu
16 janvier. Pour une raison inconnue je reçois un èmèmesse de A. un messagephoto d’un graffe inscrit sur je ne sais quel mur où on peut lire : Quand il croit saisir le monde il le broie, il n’y a pas de touriste heureux.

En effet, le tourisme est tout le contraire du voyage et est devenu une impossible plaie. Les esclavages d’aujourd’hui, les ubérisages, finissent d’achever définitivement les boucles des circuits. Nous somme dans une impasse. Nous sommes devenus trop pauvres pour nous permettre de nous passer des armes qui nous détruisent. On est cuits ! Il n’y a plus rien à faire.

Ce que je fais là, depuis trois mois, c’est du luxe, de l’ultra luxe. Je suis le dernier, en réalité. Je suis le dernier à pouvoir faire cela. Le monde change, le monde a changé. Mon pays court au désastre, et tout le monde le sait inconsciemment (il suffit de le quitter quelques temps pour s’apercevoir qu’il est pris d’un délire pernicieux et irrévocable).

 

Le bateau, un petit bateau rapide, arriva. L’homme rangea son téléphone et fit ce qu’il avait à faire, recevoir la corde, l’amarrer à la bitte, installer la passerelle, etc. Quand tous furent descendus (il étaient cinq, un couple de jeunes touristes, harnachés de matières synthétiques et criardes et de matériel de piètre qualité), un type en costume, cravate et attaché-case, et un couple de vieillards laineux), Drieu monta, il était seul.

Le type au téléphone monta aussi. On ne sait pas pourquoi : il ne parlait pas il grommelait, il ne souriait pas il s’effritait.

 

Journal de Drieu
J’attendais sur l’embarcadère. Et un type attendait aussi, un employé, un portuaire. Nous attendions le bateau pour la Corse. Le type jouait à ce jeu de bonbons à empiler qu’on voit partout dans les métros, les trains, dès qu’on s’emmerde (et on s’emmerde souvent) sur son téléphone intelligent. Un ordinateur complet pour empiler des bonbons. Il s’emmerdait grave.

Moi j’étais en avance, car j’avais accompagné Criste, qui lui avait pris un gros ferry pour Barcelone, Marseille ou Gênes, je ne sais plus. Et je n’avais plus le goût de marcher. Plus le goût de boire des cafés, ou de parler. Alors j’étais venu sur le petit port pour regarder la mer, c’est tout.

Au loin voyait-on la Corse ? Je ne sais pas : je n’avais pas d’écran. Aujourd’hui toutes nos impressions, tous nos paysages passent par les écrans. En face de moi et du type qui jouait, je voyais la mer, et sur la mer un tissu de nuages ou de brume.

La mer, les nuages, le ciel même : ce sont des écrans. Finalement on n’a pas tant innové que ça. On a remplacé des écrans par des écrans. Mais dans le même temps, on peut dire qu’on n’a pas tellement progressé non plus.

Un écran, c’est une promesse d’un au-delà de l’écran. On a peuplé les écrans de la mer et du ciel de tas de déités qui nous faisaient avancer, carotte et bâton, tant bien que mal, entre angoisse et contemplation, dans la sidération permanente (voir toutes les réflexions sur la sidération chez Quignard), vers la mort.

Aujourd’hui nous pensons avoir détrôné les dieux, mais nous remettons toujours notre destin aux écrans, et peut-être encore plus qu’hier.

Ce n’est pas un problème de numérique, de monde virtuel — le langage est le premier écran : le premier outils pour virtualiser le réel.

c’est juste que c’est nous, ça. On est comme ça. Il n’y a pas de progrès possible. Il n’y a que ça : accepter qu’on est coincé dans notre monde de conscience et de langage, cette prison dorée.

Exactement ce qui dit Kierkegaard en fait. Mais quel pas au-delà est nécessaire ? Sinon possible ?

 

Un autre type sortit d’on ne sait où et désamarra le bateau qui recula dans un grand vrombissement de fumée noire, tourna dans le petit port et partit vers la Corse.

Drieu se flanqua sur le tribord et s’appuya, tout concentré, directement sur la mer.

Voir la mer défiler, ourlée et bourlée, dans le sillon du bateau, propulsé dans l’écume, et voir cette pâte de bleu scintillant se blanchir et le contraire, ne laissait pas Drieu de s’aborber ou s’embourder totalement dans cette matière enivrante et invitante, envoutante, et il ne fit rien d’autre de tout le voyage — pour une fois qu’on le laissait en paix — parce que la mer était décidément, et définitivement, la plus belle chose qu’il était sur la surface de la terre, parce que l’eau était définitivement, et délibérément, le seul, le dernier, et l’unique dieu dans lequel on pouvait croire.

 

Journal de Drieu
Et peu à peu on devina une ligne, qui devint une masse, puis une montagne et enfin une île. C’était la Corse, et je revenais en France, et je revenais à une réalité que, par bien des détours, j’avais retardé de retrouver.

 

Le pied posé en Corse, Drieu et les autres furent accueillis par les gendarmes, qui auraient fouillé ses bagages — s’il en avait eu — et contrôlèrent son identité. Drieu s’essaya à un timide : « Vous cherchez quelque chose ?  » et laconiquement le gendarme répondit : « On trouve toujours quelque chose ».

Libéré de ces retrouvailles, il tenait de trouver, dans la petite ville de Porto Vecchio, un endroit où faire des recherches sur internet, ce qu’il trouva à la bibliothèque, et il s’enquit des moyens de traverser l’île, dans ce dernière étape avant de retrouver la vie réelle. En compulsant les sites et les cartes, il se remémora les coins qu’il connaissait en Corse, se rappela de ce pote, Fred, qui habitait près de Corte, décida qu’il pourrait l’appeler, et vit aussi Cargèse, dont Criste avait parlé, où il pourrait peut-être se rendre, et son regard se fixa finalement sur ce pays, qu’il avait à peine effleuré une fois avance son groupe de musique il y a des années, et décida que ce serait là, son dernier but, la dernière cible de son itinéraire.

Il tenta de composer un mot-valise avec itinéraire et révolver, et ne le trouva point.

 

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