Féroce 93

13 septembre 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

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Drieu reprit la route un petit matin, tout gris et cassant comme une feuille de givre — le foyer suffoquait déjà sous la cendre, eja1 — il sortait et deux œufs, durs cette fois, somnolaient sur le paillasson.

Le fils de la cousine2 le porta3 dans son Alfa Roméo jusqu’à Santa Teresa di Galura où il pourrait prendre le bac jusqu’à Bonifacio, retour amont, case départ.

Le bateau ne partait que le lendemain, Drieu s’accorda une ultime nuit en territoire sarde. Le matin il retrouva — non mais qui voilà ? — Criste dans un bar. « Je termine mon tour. Mais quelle surprise ! Alors comment a été votre séjour en Afrique ? »

« Pagès, avez-vous entendu cette histoire des fouilles, justement ici, qui ont été faites ? Et qui ont révélé la représentation d’un grand poisson blanc et noir ? Dans une maison des janes ? Ce n’est pas ça ce que vous cherchiez ? Je me rappelle de conversations… où vous évoquiez un poisson… mais je suis fatigué… Hâte de retrouver mes pénates ! »

Criste était amaigri, en effet, le visage émacié. Et s’il ne le savait pas déjà, déjà il le faisait savoir. Les yeux creusés et noirs, la peau brillante de gris, maigre, essoufflé, quelque chose de morbide lui faisait compagnie et cette chose avait fait son apparition en quelques jours, une semaine ou deux, Drieu déjà ne savait plus.

Ainsi dans les pays (dans les deux îles) « où le berger appeler le berger : quand l’un rentre, il en sort un autre qui répond4 », Drieu retrouva Criste qui avait terminé sa mission : ramasser des exemplaires de plants de carottes, pour une étude pharaonique qui aurait été appréciée par cinq, dix personnes dans le monde. Faire ce voyage absolument indescriptible, incroyable, impossible, et puis s’en rentrer chez soi, les yeux et la mémoire impressionnées à ce point, ahuris, éberlués et médusés par les coups de soleil et les coups de mer qu’il avait reçus dans cette odyssée.

Criste était le héros de l’histoire, finalement à bien y réfléchir, car il avait dépassé toutes les éprueuves, et s’apprêtait à renter chez lui — on ne savait même pas si quelque pénélope l’attendait, l’aurait attendu — mais en contraste avec quel prétendants ? Ulysse le savait, comme le savait Drieu, comme le savait Criste : dans ce rôle-là il n’y a jamais qu’un héros — et tous les autres restent à jamais prétendants, prétendants-héros, prétendants-noms, prétendants-personnages.

Quant à Drieu, aucune pénélope assurément ne l’attendait à la maison. Personne pour lui ne tissait puis défilait le récit, entendu sous la forme d’un tissu. Et si c’était tissu c’était tissu de mensonge partout ailleurs, et nulle part (en somme).

Il se promenait dans Santa Teresa di Galura, et voulut se rendre au Rocher de l’Ours, cet ours dressé sur ses pattes qui commande aux bateaux et qui est signé par Ptolémée5.

Il parvint malgré tout devant les îles Maddalena au Rocher de l’Ours, qu’il salua moult humblement.

Ours, janas, et masques de carnaval : il y aurait tant à dire, mais déjà il devait — lui aussi — s’effacer, s’émacier lui aussi, derrière d’hypothétiques charges de travail, renoncer à cette étrange cabotage, quoi qu’on fasse, il nous faut toujours revenir à la maison.

Il n’y a pas de mystère, une maison il faut, et il faut déjà revenir à la maison. Et une fois revenu à la maison, l’histoire trouve sa fin et le récit, l’aventure s’arrête. Et peut-être l’œuvre et en elle son auteur.

Il n’y a rien à faire.

Ainsi Drieu s’avança ver sa fin et — consciemment — profitait au mieux des paysages, saveurs, atmosphère, saveurs qu’il pouvait goûter ici.

***

Journal de Drieu

Terre infertile
immondices
amassés édifiés sous forme de ville
de combats
quotidiens
Notre chemin est nourri d’embûches
qui s’intitulent (articulent) la vie.

Olbia, oblio, il n’y a pas gran’chose entre les deux
une simple lettre
lettre que j’adresse.

Au silence.
À l’absence de mots.
À la littérature.
C’est-à-dire à la mort.

Le monde est fini et fini aussi chacun des livres de ta misérable bibliothèque. Il n’y aucune autre manière de finir que de finir. En beauté ? Peu importe ! ce qui compte surtout c’est accepter de finir parce que tout finit. Parce que tout est déjà finissant, tout est déjà mourant et tout est déjà mort.

Notre seule manière de tenir un livre, c’est entre les pinces de la mort. Nous ne faisons que — guignols, marionnettes — MASQUES — tenir entre nos mains ce que la mort en nous nous fait tenir entre les mains.

Tu ne pensais pas venir ainsi aux pieds de la mort, ô mon lecteur ? En ces lieux, si proches de la destruction, de l’annihilation, de la maladie, du misérable pourrissement de tout ce qui s’agite a minima ?

C’est pourtant notre lot, le lot de tout ici et le lot de Drieu. Habitué à l’échec, à l’échec chéri, l’échec choisi, l’échec perfectionné.

Nous voisins voisins dans l’échec. Qu’en dis-tu ?

Nous voisins voici promis au pire des destins, des destinées. Aucun antre de janas, tombe de géant, aucun nourague, aucun bétile n’y pourra rien. Au moins cette île a ce mérite de révéler la vérité aux derniers incrédules, aux deniers ingénus ! Il n’y a rien d’autre qui agisse que la mort. La vie n’est jamais qu’une lutte perpétuelle — et irraisonnée — contre la mort. Seule la mort agit. Agit la vie. Agit le déplacement — comme la maison.

Et alors qu’en est-il — dans ces conditions — d’écrire ?

Je te réponds, mécréant : il en est de même.
Écrire est la seul illusoire distraction de la mort.

Car en vérité :
Seule la mort écrit. Seule la mort écrit.

Seule la mort écrit.

 

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  1. Après une plaine blanche, une autre plaine blanche… etc. »
  2. Taisons les noms.
  3. Non sans un édifiant et émouvant détour par Macomer, où il visitèrent le complexe de Tamùli, avec ses tombes des géants et ses bétiles, malicieuses bittes.
  4. Homère, X, Od. 82-86.
  5. Dans ses Instructions nautiques. Mais par quel miracle un ours est-il en mesure de nager ?

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