Féroce 92

11 septembre 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

< précédentsuivant >

 

Le temps manque déjà pour raconter dans le détail tout ce qui arriva à Drieu Pagès.

Dans la terre montueuse et désolée des moellons et des boustrigas de rouverelles qui lui évoquaient fortement son pays, Drieu fut assailli de souvenirs comme la neige soudain vient enchâsser le monde dans son cocon sans pitié. La neige tomba sur sa jeunesse, sur son enfance, et il se revit en Corse, justement, chez quelque cousin, et il se souvient surtout des routes d’altitude, dans la région de Corte, des hardes de cochongliers aux trousses, une eau froide et cassante, belle comme une cataracte de verre, dévalant les montagnes, et il se souvient de la musique qui enveloppait tout le paysage, un groupe anglais très certainement puisqu’il était presquenfant-presquadulte, un groupe qui disait sur des guitares ferrailleuses, un rythme léger, une lamentation joyeuse, mélancolique
 

And as I rise above the treeline and the clouds
I look down hear the sound of the things you said today

 
et la famille entassée dans la Peugeot, avec le chien et tous les bagages et tous les silences et toutes les colères que les familles à l’envi entassent.

Pourquoi ?

Pourquoi cette invasion, ce viol de souvenirs ? Ce débordement soudain de filenaiguille, piquant et ligotant, étouffant et étranglant le pauvre homme réduit à une boule frémissante dans le cœur de la couverture, dans le cœur de la chambre, dans le cœur de la maison entassée sous la neige ? À nu ! À nu ! À nu dans la neige, à nu à Nuoro, annihilé dans le silence de la distance, de l’éloignement, dans l’isolat de l’île.

En-de-l’île, en son pulsant core : et le chœur des voix et les chorus des fantômes…

La nuit de Drieu est saoule et fiévreuse : le feu, le vin et le froid dans la fatigue forment mélasse inintelligible où viennent se tabasser et rapetasser la matière gélatineuse et visqueuse du passé.

L’homme parfois est sujet à ces crises, pour une part elles lui tombent dessus comme la neige, pour une part elles en sortent, qu’il provoque : c’est la conjonction des éléments contraires, le déséquilibre créé par je ne sais quel accident, quelle circonstance, qui est toujours une accumulation de minuscules et insignifiants évènements, la grille invisible de millions de petits chas forés dans l’épaisseur du barrage, tout à coup suintant, dégoulinant et ruinant, de fait, l’entier ouvrage.

Écluses jetables.

La nuit et le sommeil perforé dans la nuit qui obture passent et dès l’aube, comme les affaires reprennent, Drieu épouse son mal de crâne et gratte du pied le seuil neigeux. Arrive alors le fil de la cousine, qui lui dit : « Vous êtes de la famille de Zizza ? On est donc cousins ? Vous voulez faire un tour avec moi ? Vous connaissez le pays ?
— Non, non-non, oui je veux bien, non c’est la première fois !
— C’est tout comme, venez, je vais vous montrer les maisons des janas.
— Ah oui, avec plaisir.
— Puis nous irons à Mamoiada, vous verrez nos masques de carnaval ! On est en train de préparer les feux là, vous savez bientôt c’est la fête de Saint-Antoine, je fais partie du proloco, je vous montrerai ! »

L’homme était grand, fort, noir, joyeux, affable, peut-être bavard et plein de malice (on le lisait sur les lignes qui affluaient aux commissures des yeux). Il tenait un petit panier de fil de fer rouillé avec trois gros œufs dedans.

« Ah, les œufs, j’oubliais. Tenez. C’est ma mère qui vous les donne.
— Merci, merci, il ne fallait pas.
— Allons allons dépêchons-nous les jours sont courts à présent. Venez, je vais vous montrer ma nouvelle voiture. Une Alfa Roméo pas tout à fait neuve, mais en très bon état. Venez ! »

Un gamin. Avec la face d’une souche.

« Vous parlez bien italien, vous comprenez le dialecte aussi ? »
« D’où venez-vous ? Il y a un dialecte chez vous ? »
« Ah la France, voilà un pays au moins où on sait vivre, pas comme ici, eja, sans travail ni reconnaissance. »
« Ici regardez, en contrebas, il y a un antre de janas, mais je vouas amène plus loin, un peu plus beau. Et là un nourague. Mais il est écroulé. Il s’est écroulé l’année du chanteur, vous savez. Eja. »
« Je fais mes études à Cagliari, mais ma vie est ici. Les fêtes, les amis, les montagnes, les feux, les masques… »

Et ainsi de suite, Drieu parla très peu, n’eut pas l’occasion ou n’eut pas besoin de le faire, parler, l’autre le faisait pour deux, Drieu dans sa tête déjà écrivait, cette racine qui déracine, ce foret qui permet de réduire les voiles noirs de sa nuit.

Il passa des jours heureux, finalement, dans la simplicité du froid sec et de l’œuf banal : journalier. Le feu du soir. Les masques qui se faisaient autour du proloco. Ces masques imposant de bois, ceux, sombres, des Mamuthones, et ceux éclatants, des Issohadores, ces forces qui se heurtaient et se hissaient, l’une l’autre, yin & yang, reportaient les douleurs et les joies, les destins et les accidents, à des formules archaïques, topiques, essentielles ; replaçaient le cours du monde dans le balancement secret, primordial, élémentaire du monde — vision qui convenait particulièrement à Drieu1

Le lien à la mer ? Il était là : essentiel, comme le carnaval était la boutonnnière qui tenait en baluche toute l’année, l’île était cette même pincée, ce même nœud qui servait à trouver un sens, à radicaliser le passage, à souligner, comme les traces de suie sur le visage, l’inconnu et le sauvage, elle était maison pour l’indomestique.

Étape un peu subsidiaire, petit caprice dans le voyage, Drieu s’arrêta en Sardaigne et y retrouva une énergie qui lui avait échappé dans le délitement de l’été. Celui-ci à présent devenait lui aussi souvenir, passé, feu de paille, fantôme.

Il assista aux feux de la Saint-Antoine avec une émotion logée dans le cœur et le ventre. Il but, dansa et baisa. Il carnavala. Il se remit d’aplomb, il mua, il se renversa, il révolutionna, et il se remit debout et il renaquit.

En toute simplicité. Vierge et passé par les griffes de l’enfer. Il revint au monde. Et le monde le reprit en son sein.

 

< précédentsuivant >

 

  1. Étudiant, il avait réalisé un travail universitaire sur le lien obscur entre les mystiques chrétiens, le zen et la pensée parménidéraclitempédocléenne. Il avait été mal compris.

§ Un commentaire à Féroce 92

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

   

Quoi le putain c'est ?

Vous êtes en train de lire Féroce 92 sur Ambo[¡]Lati d'AMBO(i)LATI.

meta