Féroce 91

9 septembre 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

< précédentsuivant >

 

À Cagliari, Drieu téléphone à une vieille amie, Zizza, qui habitait en France, mais possédait au cœur du cœur des montagnes, dans la fameuse Barbagia, une petite maison familiale isolée, dans le petit village d’Orani, deux pas d’Orgosolo, l’une de ces concrétions de moellons, gentiment agglutinés à flanc de coteau au soleil sec de l’hiver. L’idée de faire escale en Sardaigne pour le retour était venue à Drieu lorsqu’il était encore à Gênes. Il avait pu envoyer un message à Zizza depuis chez Salavatore, en Calabre. Ils avaient convenu qu’il viendrait, à la fin de l’année, peut-être au début de l’autre, elle lui aurait fait livrer du bois, elle serait probablement en ville (c’est-à-dire à Nuoro) pour les fêtes, avec ses enfants, mais que oui, il n’y avait pas de problèmes pour rester quelques nuits, bien au contraire, n’hésite pas à te servir, passe voir la cousine pour les œufs et le lait, et pour y arriver, le plus simple c’est le bus pour Sorgono1, devant la gare de Cagliari, mais il met trois heures pour y arriver, tu devras y dormir, pas grave, d’accord, ensuite le bus du matin qui va à Nuoro2 et c’est encore près de deux heures, il te convient de dormir à Sorgono, mais je ne peux pas t’aider, je n’y connais personne, pourtant ce n’est pas grand, en plus c’est là que ma sœur s’est mariée, mais bon, mais que veux-tu c’est comme ça, pas de problème, très bien, etc.

Le premier bus partait deux heures après son arrivée à Cagliari, et Drieu se réfugia dans un bar devant l’arrêt en l’attendant. Il ne pensa à rien et ne parla à personne tout ce temps. Puis le bus arriva, dégueula son lot de petites formes noires et arquées, petites moires venues harasser les vendeurs d’agrume et de viande bovine. D’autres petites moires attendaient pour monter et lorsque le bus déglutit jusqu’à l’autiste, qui pouvait jouir d’une pause bien méritée, le flux des moires, comme un jet inversé, monta comme un seul homme puis se distribua les places dans tout le bus. Une bonne vingtaine de minutes d’attente, une bonne demi-douzaine de moires. Drieu fuma une cigarette, attendit le retour de l’autiste puis monta derrière, et alla s’assoir parmi les moires après avoir oblitéré son ticket. L’autiste lui sourit : tourista ? Non, autista. Ha ha. Bon.

Et se mit en branle le très long convoi à travers les montagnes de l’île sarde, parmi ses plus beaux paysages forgés dans la main la plus fatigué d’Europe.

Les femmes parlaient, dans cet italo-espagnol (le sarde) qui échappait pour la plus grande partie — entre le dialecte et le volume sonore (elles chuchotaient, littéralement, jetant des œillades inquiètes vers l’étranger, ou bien ne le calculant carrément pas) — aux oreilles de Drieu.

Eh bien trois heures à ce rythme ça va être long. Barrali Suelli Gesico Mandas Isili Nurallao Laconi Cubeddu Meana-Sardo Atzara les noms à consonance hispanique s’égrainaient sur le chemin, le bus s’arrêtaient continuellement, et continuellement de petites moires, plus ou moins étriquées, plus ou moins labourées de rides, plus ou moins rayonnantes de leurs yeux ou leurs petites dents blanches-blanches, montaient et descendaient.

Elles se regroupaient par trois ou quatre, et piapiaiaient, c’était comme si elles ne s’étaient pas vues depuis des années, elles devaient tout dire, elles devaient tout déballer avant la fin du monde.

Sûr que pour elles, les tremblements de terre, la sécheresse, les migrants, c’était du pipi de chat. Au regard des calamités bien terrestres, c’est-à-dire bien locales, cailloux, grêlons, masques, feux, péchés, chats noirs, bandits, sangliers, morts, messes et morts, que sais-je, les mouvements extérieur à l’île, l’hors-de-l’île, ne les concernaient que de très loin, comme d’un barrage en Chine, ou un coup d’état en Amérique du Sud.

Ce qui bientôt frappa Drieu — mais il fallut du temps pour cela, il fallut le temps de l’accoutumance, qui fait passer de la disposition de la torpeur à celle de la curiosité, ou plus simplement la disposition de se remettre du voyage, de se mettre en somme à la disposition du voyage, especialement quand le voyage se fait par la mer, sur un long temps, pour passer d’un continent à l’autre, certes, mais dans le même monde peuplé de djinns ou de janas — ce qui frappa donc Drieu, c’était la ressemblance-différence entre le peuple croisé sur la pointe d’Africa d’où il venait, et ce peuple (pour l’instant essentiellement composé de petites moires) qui habitait le bus, d’ailleurs tout neuf et dont la climatisation était enclenchée à un niveau au-delà du raisonnable — c’est-à-dire plus proche de la conservation des aliments que du transport public.

Oui bien sûr, il y avait une hénaurme différence entre Europe et Africa, entre un monde à stampe chrétienne et un monde à stampe musulmane, et puis encore entre le monde sec de la côte africaine et le désormais monde montagneux de la montagne insulaire sarde (cette différence était plus circonstancielle : s’il avait été à Tajerouine ou Ouenza comme il avait failli le faire, et qu’il était resté à Cagliari, peut-être les choses auraient été inverses) : la neige n’était jamais loin, comme en Corse.

Et puis il y avait ce rythme corsosarde. Ce que lui avaient dit aussi bien Nastasi que Criste (Où peut-il être à cette heure, et si j’essayais de le dénicher, entre un myrte et un fragon ?) l’avaient également encuriosé assez pour s’autoriser cette petite mais salutaire pause.

À Sagorno, il dormit comme un enfant comme un ange comme une pierre tablier de dolmen. Il n’eut pas le temps de visiter la ville, déjà il repartit, à peine le petit café devant le bus et hop. Nous passons ici à la fois sur la difficulté de trouver un logement à Sorgono et sur le plaisir, une fois celui-ci trouvé, de rentrer dans la maison hospitalière du passé, du mythe et du dialecte.

Le lendemain il trouva les clefs dans la cachette indiquée par la cousine de Zizza à Orani, reçut comme loyer deux œufs frais et une petite bouteille de lait en verre. « La maison n’a pas été chauffée de l’hiver. La semaine dernière il a neigé. Eja. Vous allez avor froid. Pardonnez le désordre, la poussière, pardonnez. Eja. Prenez tout le bois que vous voulez. Très heureuse de vous connaître. Passez nous voir à l’occasion. Eja. » La cousine de Zizza.

Il fit un feu puissant. Il mangea les œufs dans la petite poêle de fonte. Il arrosa de grandes rasades de vin les pâtes ail et huile qu’il avait confectionnées (il avait tout acheté à Sorgono en prévision de la nuitée). Tard dans la nuit noire noire, il a empilé toutes les couvertures trouvées, il s’est enfoncée dans le matelas qui semblait liquide, il était plein de velours humide. Il dormit et rêva beaucoup. Il était comme sous la terre.

 

< précédentsuivant >

 

  1. ARST 9113.
  2. ARST 9127.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

   

Quoi le putain c'est ?

Vous êtes en train de lire Féroce 91 sur Ambo[¡]Lati d'AMBO(i)LATI.

meta