Féroce 90

7 septembre 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

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Le dernier soir, le dernier soleil. Drieu écrit. Devant lui la carte postale qui représente le même paysage, le même merage ou merement que la fenêtre sans embrasure sur son côté — un type qui serait entré comme ça, sans bruit, derrière lui, aurait d’abord jeté son regard à travers la fenêtre sans embrasure sur une barque couleur bleu souiri.

Les murs sont blancs de chaux, le sol est de céramiques ou de terre cuite, il y a peut-être une volige au plafond, apparente.

Drieu écrit et voit dans cet angle tout l’angle de la mer qu’il a parcouru. Il le distingue même très bien. Il voit Marseille qui attache à son dos toute la chaînes provençale. Il voit Gênes qui retient tous les Apennins. Il voit Naples et puis toutes la Calabre, tyrrhénienne et ionienne. Il voit la Sicile, et toutes les mers autour et toutes les îles avec : Linosa il voit, Pantelleria il voit, et il voit Lampedusa1. Et il voit Malte. Il voit Tunis. En se levant un peu il verrait Alger, puis un effort supplémentaire lui offrirait Tanger et Gibraltar, Malaga et Majorque et même le Portugal… Il voit tout cela du bleu des yeux. Il voit surtout la Sardaigne et la Corse (l’une mangeant l’autre, plus devinée que distinguée), qui empêchent de bien contempler la côte de Rome à Gênes.

Le lendemain, un ferry le mène à Cagliari. Il est temps de rentrer. Alors Drieu écrit. Il n’écrit pas comme quelqu’un qui va rentrer ou même serait rentré. Il n’écrit pas pour rendre compte, il n’écrit pas pour témoigner. Il écrit juste pour écrire, pour délayer, pour dériver.

Il écrit mais il n’a rien à dire de particulier ou d’original. Il voudrait juste dessiner la mer, avec des mots, et se baigner dedans. Demain il retrouve l’Italie, mais encore sous un jour nouveau.

 

Journal de Drieu
Il dort mal cette nuit-là, il rêve qu’il tombe plusieurs fois et se réveille en sursaut, dans le noir reflété des murs blancs. Africa, l’ancienne province romaine était-elle encore une nouvelle barrière pour les barbares, ou bien l’annexion de l’inquiétante étrangeté ? Je ne sais pas. Vue d’ici, puisque je vois tout, et si quelqu’un derrière moi subitement faisait irruption, il verrait exactement comme moi je vois, il verrait le même paysage que moi : l’Europe méditerranéenne plus déchirée encore que ne l’est ce lambeau d’Afrique. Il verrait les migrants la regarder avec fierté et espoir. Il verrait les eaux chaudes accompagner les nouvelles espèces de la mer rouge et le arbres peu à peu se déraciner pour s’échapper, à la lenteur d’arbre, vers le nord. Ils verrait que derrière les migrants il y a la haine et la guerre semée par les uns, entretenue par les autres, il verrait derrière la guerre le désert monter et monter encore, lente avalanche renversée, sole déposant les sables que ses falbalas soulèvent.

Et le désert mourra dans l’eau.

Et les villes en feu feront place aux villes en cendres.

Le sable rencontrera le sable et peu à peu la mer se videra de son eau.

Bouchée, couchée, échouée en elle-même, comme jadis, la terre se reformera et la mer se refermera. Il n’y aura plus aucune frontière pour plus aucun visiteur, et alors les isolats planqués derrière leurs très hautes montagnes ou leurs très longues périphéries goûteront la salive de la peur, le sel de leur indifférence et de leur mépris. Leur esclavage séculaire. Leur étourdissement permanent. Leur ivresse de pouvoir, de richesses naturelles, et de pluriculturalisme.

Le ciel se fera noir, les cigales se tairont.

Les premières hyènes suivront les derniers chiens et sur les plages aménagées pour les handicapés, on verra le sang des morts colorer chaque grain de sable, chaque galet, on sentira le chant funèbre des râles non ensevelis, on humera l’ai vicié des moteurs oubliés en pleine mer, transformés en tronçonneuses, en épareuses et faucheuses : les morts vengeurs, les morts voraces, les morts féroces, annoncés plus haut, dès le premier passage de l’orque, renouvelé par le second passage de l’orque, tous les morts et toutes les morts mettront pied à terre, contre les carapaces de billets et les barbelés de vivres, assailliront les murs et les grillages, braveront les menaces et les charges et, dans la citadelle où s’étaient réfugiés ceux pour qui le mot démocratie est une ligne de compte, les suicides succèderont aux suicides, et les plus courageux d’entre nous, dits d’Europe, placeront leur argent sur des chevaux de moins mauvais augure, à coup d’hélicoptère ou de transhumanisme, et contempleront bientôt depuis Mars les vilénies et lâchetés qui ont conduit à abandonner la Terre à elle-même, puisque de toute façon trop de pauvres accouchent de trop de pauvres inaptes à la mondialisation heureuse.

S’il a eu de la chance, avant l’apocalypse, le poète matérialiste aura rangé son stylographe, aura coiffé son chapeau chinois, et se sera retroussé les manches pour aller botter le cul des eurodéputés sans répit, jusqu’à ce que tout l’édifice verrouillé de la citadelle s’écroule, à coup de pieds au cul des cols blancs, à coup d’autodafé des traités iniques et des directives inhumaines.

Il sera seul, bien sûr, un peu, au début… et puis quand viendra l’heure, il sera rejoint par un, puis par dix, puis par tous — alors, aussi, il s’éclipsera.

 

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  1. D’aucuns disent que Drieu s’est rendu clandestinement à Lampedusa, alors qu’il était ou à Malte ou à Tunis, pour voir de ses yeux vu, pour voir la portée du désastre qui se joue, pour porter son attention sur les paroles des hommes et des femmes, des uns, d’ailleurs, comme des autres, des résidents comme des arrivants, des pays comme des étrangers, il voulait savoir ce que c’était, savoir ce qu’ils disaient, ce qu’ils ressentaient. D’aucuns disent que ce qu’à vu Drieu sur Lampedusa est en tout point fort similaire à ce que le lecteur pourra voir dans le film Fucoammare, et qu’en conséquence l’auteur se permet de ne pas tenter de se ramasser dans ces difficiles relations.

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