Féroce 89

5 septembre 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

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Il est possible de retrouver la trace d’Aldo le Magnifique, lorsqu’il arrive à Tunis. Mais c’est de là qu’on perd le déplacement précis de Drieu Pagès.

Aldo décida que ce serait le moment d’une séparation. Il avait à faire. Il conduisit Drieu directement au port et lui fit un discours absurde. C’était décembre bien bien entamé, à présent, mais le ciel était toujours blanc de torpeur humide, de langueur chaude, de lait caillé, d’huître nacrée.

Drieu avait passé un long séjour dans une parenthèse — une nouvelle parenthèse dans la parenthèse — et l’Afrique, en tout cas la Tunisie, lui était apparue comme une brève escale dans le cours des évènements. À dire la vérité, il ne l’avait quasiment pas vue. Faudrait-il un autre livre, un livre dans le livre pour enfin parcourir les terres et se nourrir des paysages du Maghreb ? La même question de pose pour le Machrek ! Sommes-nous en mesure de visiter ces pays ? Sommes-nous en mesure d’y habiter, même temporairement ?

La même question se posait pour l’Algérie. Drieu était bien là à Tunis, ceci est confirmé par des papiers, des notes, retrouvés dans les poches de sa veste1. Mais la question demeure : s’est-il oui ou non rendu en Algérie ? Rien n’est moins sûr à présent. Certains disent que oui, d’autres disent que non. Deux évènements semblent alimenter la thèse du non et du non-passage de frontière. D’abord le fait que la ligne à grande vitesse Tunis-Alger en construction, un temps imaginée par Drieu comme moyen de rejoindre Annaba, qui lui semblait devoir rejoindre plutôt que de rester à la Goulette (son journal en atteste), n’était finalement pas prête à la fin de cette année-là. D’autre part, les affrontements entre l’armée et la police tunisiennes et des bandes plus ou moins en relation avec Aqmi ou Isis à la frontière algérienne se faisaient toujours plus nombreuses et rendaient toute traversée quasiment impossible — sauf par la mer. Bref, nous disposons de bien peu de repères chronologiques2.

Drieu est dans une petite chambre ; au sol il y a des tomettes, des azulejos. Les murs comme le plafond (il y a peut-être une boiserie apparente, une poutre, une solive) sont blancs, l’un deux est percé d’une fenêtre sans embrasure. De l’autre côté on aperçoit la mer, et sur la mer, peut-être, une barque bleu souiri. Ce n’est pas le Portugal ni le Maroc, de cela on est sûr et certain, même si cela nous fend le cœur.

Il y a une carte postale attachée au mur (comment, on ne sait pas), qui représente une vue sensiblement identique à ce qu’un visiteur, dans le dos de Drieu, pourrait apercevoir au travers de la fenêtre. Et Drieu écrit.

Ni Augustin ni Derrida, il évoque pourtant en ce lieu ses Circumfessions. Voilà pourquoi certains d’entre nous pensons qu’il a bien été en Algérie.

 

Journal de Drieu
Par exemple, l’Algérie.

Abdelghanni et ses frères, Mohamed et Larbi, Sami et Aldo le Magnifique, et moi-même : tous, d’une certaine manière, nous lui étions liés, tous nous l’aurions volontiers visitée ou habitée, si nous le pouvions. Tous nous aurions pu chanter une élégie, le chant-remous de la Nostalgérie.

 

Quatre élégies à l’Algérie, quatre Algélégies

L’Algélégie d’Abdelghanni, Mohamed et Larbi, Algérois
Mohamed. Je suis parti et ne veux pas revenir
Tu m’as trop fait souffrir
Sur ma gueule et mes chemises
sur mes frères et sœurs, sur ma mère et mon père
Tu m’as trop fait souffrir
Ptt.
Abdelghanni. Je ne te connais pas et voudrais te connaitre
Pour distraire combien tu me manques
Je t’écoute en poèmes, en légendes
en récits qui parviennent à sauter le pont
Je t’imagine
Je te désire
Je ne sais plus qui tu es
Larbi. Je suis celui qui pose les bombes
dans la tête des Français

 

L’Algélégie de Sami, le fils d’émigré
Tu es loin et tu es différente : tu m’es étrangère
presqu’indifférente
Je te respecte pourtant
un peu de soleil, des oranges, des voiles
voilà ce qu’on attend de toi quand tu envoies
des bombes, du sang, et des orages

Tu es loin et différente
et pourtant je suis de toi le fruit
lointain, indifférent,
étranger dans cette terre qui m’a vu naître
parce qu’étranger à ma terre même

De place je n’ai plus,
ni ici, qui m’hésite, et je reste pourtant
ni là-bas qui m’attire, et je résiste pourtant

Dois-je encore marcher sans fin et sans but
te contourner sans cesse
pour pouvoir te prendre te comprendre

Ou dois-je à tout prix t’oublier
pour avancer droit finalement
vers un pays qui me ressemble ?

 

L’Algélégie d’Aldo, le pied-noir
Comment m’arracher à ce qui est la racine même
l’unique racine à laquelle aujourd’hui
je puis m’accrocher

M’arracher au rocher : impossible

J’ai trop vécu, trop parcouru de lieux insensés
baratté les mythes, les chansons
ineptes ou ridicules

De ceux qui croient s’émanciper par les chaînes

Je n’ai besoin que d’une seule chaîne moi
bâtir la maison cesser le combat

Alors je te prends en siège
je te regarde
tu ne peux t’échapper

Je te désire fermement
et fermement je te lâche

Tu es à moi et chez moi
et je ne te connais pas
et d’autres m’éloignent de toi

Mais tu es chez moi
à moi

 

 

Mon Algélégie de Français
Enfant je détestais les Arabes
on avait été formés pour ça, éduqués à ça

Aujourd’hui je rêve de l’Algérie,
d’Algériennes et d’Algériens
Je rêve d’Alger, et d’Oran,
de Constantine et d’Annaba
Je rêve de Sétif et Djelfa,
de Blida et Batna

Enfant je craignais à l’école
qu’ils viennent me voler ma trousse
et mettent mes stylos dans le trou
des chiottes turques, comme une fois
il avait fait ce con de Mehmé
contre quelques francs

J’avais refusé il l’avait fait
il me faisait peur il était grand

Aujourd’hui je rêve d’un thé
sur la place ou d’un silence
devant la mer

Ce n’étaient pas les bombes, les menaces
les désastres les massacres qui m’effrayaient alors
Et aujourd’hui les massacres et les bombes
ne m’effrayent plus.

Parfois je rêve comme le 113
ou tous ces types qui en parlent

Et ces femmes que j’ai connues
Ou le poète Nabile Farès

Ou mon ami Abdel que je n’ai plus jamais revu

Parfois je voudrais avoir les épaules
la gueule et les grands bras
avec la grande bouche de Kateb
le MAÎTRE
pour dézinguer l’Algérie,
la remettre d’aplomb
qu’à nouveau les uns et les autres
soyons fiers de ce grand pays
jusqu’à faire chier la France
qui traîne cette épine dans sa patte
depuis trop trop longtemps

 

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  1. Depuis quand portait-il cette veste qui devait puer le sable et le sel ?
  2. Rappelons au lecteur que les seuls faits historiques établis depuis fort longtemps sont le tournage d’une série américaine sur l’île de Gozo, en lieu de la Fenêtre d’azur, comme évoqué par le bariste au chapitre 78, et relayés par la protestation des naturalistes locaux — l’arche naturelle s’est d’ailleurs écroulée depuis : soit entre 2010 et 2017

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