Féroce 88

3 septembre 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

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NB. Parties de ce texte ont été publiées dans la revue Espace(s) en 2014.

 

Journal de Drieu
Aldo disait qu’il venait d’Algérie. Aldo disait qu’il y retournerait. Il s’appelait Aldo Orioles, fils d’un pécheur, une espèce de cacique, à ce qu’il me décrivait, qu était comme un sage ou un fou, un type qui avait peu à peu perdu les pédales, hanté qu’il était pas une sorte de poisson qu’on ne croise pas deux fois dans sa vie.

Ce qu’il faisait lui, précisément dans la vie, je ne le saurais jamais. Probablement il trafiquait. Sa mère s’était installée à Djerba peu de temps après sa naissance ; elle y avait de la famille et ne supportait pas, dans les lamentations et les paysages d’une autre île, la distance d’avec son pays, sa langues et ses coutumes. Trop civilisés, les pécheurs du nord lui semblaient pourtant moins vifs, moins éveillés. Ils mettaient des esprits dans toute chose, les vagues, les poissons, le destin des hommes et les paroles qui en découlent ou attestent. Il y avait un double-fond à toutes les situations et, assez vite, cela l’accapara et lui devint littéralement insupportable. Elle avait honte de lui avoir avoué, il avait honte pour elle mais il lui avait tout pardonné, mais elle s’était enfuie alors enceinte sans rien dire à personne, sur l’un des petits esquifs qu’utilisent les pécheurs, grâce à l’entremise d’une tante et d’une vieille du coin CataXXX, qui avait compris, sous des dehors échevelés, que rien de bon ne naîtrait de ces tensions trop souvent vues et connues : elle n’aimait rien moins que les autres du village la sorcière, et elle semblait avoir déraillé depuis longtemps, mais elle connaissait la psychologie humaine, quitte à ce qu’elle soit l’une des branches de la cueillette des simples. Malheureusement la mère d’Aldo était morte subitement quelques mois après sa naissance, et Aldo fut élevé par son oncle dans une tradiction tout à fait monolingue, monoculturelle, et, malheureusement (il avait ajouté) monorpheline.

Lorsqu’il lui avait raconté cela Drieu resta perplexe : « Mais, et l’Algérie ? » lui demanda-t-il. L’Algérie c’était autre chose. c’était le pays d’où venaient ses ancêtres et, peut-être grâce aux tours malicieux de l’histoire, d’où venait même son père, du moins les ancêtres kabyles de son père.

Il l’avait su aux chansons que sa mère disait avoir entendues, et qu’elle lui chanta à nouveau.

 

Aldo Orioles dit Aldo le Magnifique traversa la vie de Drieu comme un météore. Il partagèrent plusieurs jours de leurs vies respectives, puis ils se séparèrent à tout jamais. Il y avait dans le départ d’Aldo un peu de cette même morgueverve qu’il y avait chez le migrant Amra1. L’individu a un besoin irrépressible de parler ou agir, t’emporte dans sa conversation qui un dialogue où tu es pris, mais le temps venu, au moment voulu, les liens qui paraissaient presque tangibles s’évanouissent tout à fait. Combien de personnes comme cela avons-nous croisées, puis perdues à tout jamais ? pensait Drieu. Et, après tout, n’est-ce pas toujours comme ça que ça se produit ? Même avec les êtres les plus chers ? Il y avait peut-être plus de chaleur ou d’intensité parce que le laps était moins long, mais au final, on constate qu’on reste souvent seul.

 

Journal de Drieu
Il me parlait quand je conduisais, il n’était pas comme moi coincé dans le coffre à contempler les cieux. J’avais l’impression qui se muait en certitude, et même en conviction, qu’on arrive toujours mieux à bon port si on ne garde pas les yeux à la route, mais au ciel.

Aldo le Mécréant, lui, le ciel, il s’en foutait bien pas mal. Mais, moi qui ne suis en rien versé dans les choses religieuses ou mystiques, je m’accrochais plutôt à un savoir ancien, un chapelet de navigateur, assez lucide pour imaginer la terre ronde et donc la flatulence de tous les mythes, chrétiens ou autre, assez fou pour s’en remettre au désir de toucher terre. Boussole du récit, sextant d’écriture.

Quand je conduisais, moi, je regardais le route de biais, comme en combat singulier, le regard légèrement biaiseux. Elle me venait comme ça, beaucoup plus organique, beaucoup plus intuitive.

Comme un blaireau, un sanglier.

Comme un renard. Un fennec.

Je voyais passer les arbres et les maisons (dans les hameaux) qui ne sont jamais parallèles, une lumière accrochée brisait le tableau qui se reformait subitement comme la surface de l’eau, et je pensais au bâton cassé en deux par le milieu de son reflet. J’étais toujours en avance, comme tu sais l’Apparition de la lumière avant le clic de l’interrupteur, ou comme dans l’Amitié, le dialogue qui se surjette.

Parfois un véhicule (le plus souvent une espèce de camionnette) nous suivait — l’Inconvenante ! l’Effrontée ! — ses phares irisaient la vitre pleine de terre ou d’éclats divers, et la rendait opaque. A chaque fois je perdais le ciel. Je m’énervais contre l’intrusion et Aldo parfois m’engueulait (Laisse-le donc passer ce connard), le ciel exerçait sur moi l’attrait de l’alcool malheureux.
La plupart du temps — ou bien lorsque nous ne roulions pas de nuit — j’étais seul avec Aldo. Nous avons voyagé pas mal, à travers le pays, avec cette entêtement d’une incursion en Algérie.

J’avais la sensation qu’il avait quelque chose à me dire, comme l’ourse, le météore : mais comment cette chose pouvait-elle communiquer ? Sinon être là, bêtement exhaler sa lumière froide ? Comment peut-on indiquer autrement ?
C’est comme si je le suivais ou pendais au fil tendu, accroché à la voûte du ciel par ce clou moins brillant que les autres. (Je remarquais qu’en cas de mauvais temps, je le retrouvais toujours).

La présence d’Aldo le Magnifique, à mes côtés, d’ici à la mer, n’était pas des plus rassurantes. Mais il maîtrisait cette effet de la nuit, par la distance, c’est-à-dire que non seulement il n’éprouvait pas le besoin d’en manifester la conscience (il n’en parlait jamais), mais c’est comme s’il justifiait, d’un certain point de vue, cet abandon à mon attache nocturne.

En réalité je n’avais plus que ça en tête, l’étoile était mon nord, mon cardinal, la quintessence même du voyage. Et Aldo le Vif le carburant de mon échappatoire.

*

Verrions-nous la mer ? Qu’importe ! Nous verrons l’Œil qui nous regarde, nous suivrons des astres la course, nous accompagnerons Alioth, où que cela nous doive mener, où que cela nous mène.

On savait qu’on allait vers la mer, quand bien même par de multiples chemins détournés, mais comme pour aller d’un point a à un point b il y a une multitude de dispersements et d’errements — et que ce devait être beau de ce côté-ci du monde, celui sombre qu’on ne touche jamais de ses paupières (le monde épousseté sur les paupières) — nous savions aussi que nous devions nous perdre pour entamer le seul miroir qui nous daigne et suffise : nous remémorions le cheminement, nous reproduisons l’exode, nous allions plus loin, plus haut, toujours plus haut, au point de nous confondre, balanciers, compas, Alioth et Aldo et moi, finalement, avec les ciels…

 

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