Féroce 87

1 septembre 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

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NB. Parties de ce texte ont été publiées dans la revue Espace(s) en 2014.

 

Journal de Drieu
Djerba m’a assassiné, m’a trahi, m’a délaissé. Après je ne sais combien de temps à mourir suffoquer encombrer les voies respiratoire hachurer la vue embâcler la parole entraver les membres, je me suis retrouvé sur la route, plus amaigri et désemparé que jamais. Je devais avoir l’air d’un clochard. Ce que j’ai fait dans le rade de Djerba, puis chez les autres, les joueurs de loto, les mangeurs de qat, les fumeurs d’opium, je n’en ai plus l’idée nette. je sais que je riais beaucoup, que je prenais plaisir à n’avoir plus de corps, plus de nom, plus d’identité. On me hélait « Toi le Français » ou « Toi le Poète, viens me voir encore et raconte-moi encore les histoires de sirènes ! » Et la compagnie riait à gorges déployées.

Je n’avais pas gran’chose à perdre, parce que je n’avais rien, et je n’avais pas gran’chose à gagner non plus, sinon que j’avais l’impression très nette — très nette, l’impression — d’être dans une histoire de l’Arabe, d’Abdel — et je n’écris pas ça parce que j’étais en terre, en langue arabe, non, cela n’avait rien à voir. J’étais devenu le jouet de forces supérieures, et je n’étais pas moins servile que les autres, nus étions tous joués comme des acteurs, ou pire, des personnages. Était-ce l’atmosphère constamment chargée des vapeurs psychotropes ? Toujours est-il que je passais plusieurs jours dans cet état catatonique, jours qui me paraissent à cet instant une éternité.

Comme ai-je réussi à me débourber, je n’en sais rien. Enfin, je ne sais pas avec quelle volonté on a pu m’arracher à cette descente cotonneuse, confortably numb. Je serai encore là-bas, sans l’Enigmatique Aldo.

 

Les jours passent.Dans la petite chambre d’une petite pension qui donne sur la mer, à une petite table repassée et retapée, à gauche d’une petite fenêtre sans aucune écorchure (ni fenêtre ni gonds ni barreaux), dans la pénombre qui vient lécher les tomettes (peut-être même sont-ce des céramiques, des espèces d’azulejos), Drieu écrit. Il raccommode son passé proche, sa récente aventures, cette éternité qui dura — en réalité — un instant. Il est à présent à Tunis ou à Annaba — il n’est pas aisé de bien décrire les lieux, surtout si on ne les connaît pas — Drieu ne les connaît pas. Il est en tout cas dans la chambre d’une petite pension familiale, dans une grande ville butée à la mer. Cela est indéniable, car la petite carte postale qu’il a “attachée” au mur blanc représente le vue d’une barque arrimée dans un petit port, la barque est bleue comme Essaouira, et pour qui le surprendrait, dans le dos, le voyant écrire devant le mur blanc servi par cette carte, il apparaîtrait très étonnant — presque magique — de voir que la fenêtre à droite, la fenêtre sans blessures et sans boursouflures, ouvre au même paysage, une barque bleue souirie dans un petit port, en tout cas petit de ce qu’on peut en voir d’ici, ce n’est peut-être qu’une tout petit môle très marginal, ce n’est peut-être qu’une toute petite barque qui vient boucher l’embrasure, comme la sardine peut obturer tout un port.

 

Journal de Drieu
J’avais rencontré l’Énigmatique Aldo dans cette fête permanente. L’étaé mourait, mais n’en finissait pas de mourir, caniculaire.

Une série de circonstances exténuantes nous avait finalement propulsés tous les deux — je passe sur les détails, et les meilleurs — sur les routes, dans l’un de ces véhicules de chantier munis d’une simple cabine de trois places et d’une carcasse aménagée à l’arrière. (Aménagée ? Un matelas, une lampe-tempête qui empestait l’alcool de pharmacie ou le marc de raisin, quelques caissons pour de menus objets, la plupart ébréchés, brisés, déglingués, amoncelés en tas colorés).

Nous étions partis pour une longue route 1. Nous avons quitté Djerba. Avons atterri sur le continent, puis entreprîmes de remonter par la côte vers le nord. Paradoxal, dans un voyage à travers les suds ! Un voyage dans les soleils bien bleus. Nous passions de vallée en vallée, de village en village, avec pour seule ambition la déperdition. (C’est-à-dire la mer.)

L’Énigmatique Aldo avait quelque chose à fuir — une espèce de douve appelée angoisse, un résidu, un siphon, un précipité. C’était un très bon moteur pour lui, dont la vie me resterait éternellement mystérieuse… Quant à moi2

Nous roulions, des cassettes dans l’autoradio, deux cassettes, en fait, à tour de rôle, une compilation de Creedence Clearwater Revival et une autre de bop très sale, dont on a jamais su rien d’autre que la marque (BASF) et la durée (90’). A la fin de chaque face, le morceau était d’ailleurs coupé. Le son était très abîmé, mais collait et à la route, et au véhicule et pour nous BASF était le meilleur groupe de bop de tout les suds de cet été-là, et 90’ leur meilleur album, même mutilé, même tronqué.

Il nous arrivait de voyager côte à côte mais la plupart du temps nous nous relayions. L’Énigmatique Aldo aimait plus que tout rouler de nuit, comme s’il appartenait à cette compagnie des bêtes musquées qui, par endroit, se faisaient voir : des fennecs, beaucoup de poulets, parfois un dromadaire. Il prenait le volant après notre fricot du soir et disait souvent Je vais rejoindre mes fères, et j’imaginais qu’il voulait dire mes frères ou bien j’avais mal entendu.
Dans ces nuits-là, comme je m’allongeais sur l’espèce de grabat de l’utilitaire qui nous menait, la tête contre le haillon, j’apercevais toujours, sans exception, dans la grande vitre quand nous roulions (l’Enigmatique-Aldo était plongé les deux bras dans la nuit poisseuse), les étoiles, et en particulier la grande ourse, qui occupait l’essentiel de mes yeux.

La plupart du temps nous voyagions seuls mais il est arrivé deux ou trois fois qu’on prenne un stoppeur, parfois même (une fois enfin) des stoppeuses. Notre train était suffisamment étrange et bringuebalant (je te décrirai Aldo le Magnifique un autre jour) qu’on se mettait vite d’accord sur la suite du trajet. Soit la fille nous lâchait le long d’un fossile de champ ou dans l’orbe émétique d’un giratoire décoré de sculptures à vocation touristique et/ou patrimoniale, soit elle restait avec nous jusqu’à l’aube et au prochain livide hameau.

Ainsi il m’arriva une nuit de rester concentré sur l’ourse ; j’étais accroché comme à l’accoutumée à son cerf-volant lorsque je distinguais, à deux doigts à peu près d’Alioth, sur la droite, un corps sombre qui semblait immobile. Peu perceptible, cette forme sombre me paraissait matte (comme si elle avait été pleine) et j’eus bientôt le loisir de vérifier qu’elle se déplaçait avec la constellation, avec la voûte. Quel genre de météore cela pouvait-il être ? Je n’en ai aucune idée. Était-ce un objet artificiel jeté là-haut par les puissances d’ici, ou bien un phénomène naturel ? Était-ce l’un de ces satellites censés scruter nos faits et gestes pour notre sécurité ? Toujours est-il que ce nouvel objet vint occuper l’essentiel de mon observation. Et qu’après deux ou trois nuits de ce manège, cette découverte accaparait mon attention.

Le météore faisait un point de référence, un point d’accroche pour l’ensemble de l’aventure, depuis le chemin jusqu’aux péripéties les plus diverses (je pense au pain, au portefeuille, au crochet de lavande, à un nuage, au croisement invisible, au cumin, à la pierre coupante, à la carte, à la pomme, à la législative partielle, etc.). Je me repérais toujours à l’étoile la plus brillante et fixais son étrange satellite, billes noir comme un œil dans la nuit. Quand elle disparaissait, je savais qu’on était arrivé à destination, ou bien qu’on se trompait de direction.

C’était l’œillet d’où s’écoulait toute notre existence — nos existences respectives — mais je doute que l’Énigmatique Aldo verrait les choses sous cette angle — non qu’il n’en fut capable, bien au contraire ! mais parce que j’entretenais envers moi-même l’illusion que c’est lui-même qui manipulait ainsi les nuits et les révolutions, les astres et les bras neigeux de la galactée.

Son irrépressible énergie centrifuge était, du reste, de même nature que l’attrait (la fixation) qui me clouait chaque nuit au travers du haillon les yeux sur l’astre noir.

Quant à moi, je n’avais plus aucune attache, et plus de scrupule de terrien, je m’enfonçais avec lui, je m’enfonçais avec elle, je m’enfonçais vers les suds, je voulais surtout ne pas me concentrer, ne pas me rassembler, ne pas me ressembler.

J’exorbitais, ma parole, ce que j’avais hâte d’exorbiter !

 

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  1. L’éternité un instant.
  2. Le lecteur est déjà au courant.

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