Féroce 85

28 août 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

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Le capitaine était un Maltais : un type hâlé, affable, visiblement plutôt aisé. Un petit bateau à voile assortait ses Ray-ban ainsi que tous les ustensiles et obstensibles de marque. Criste l’appelait Remy. Il était financier (les migrantscomme les carottes sauvages n’étaient clairement pas son problème principal).

Remy était en tout point antipathique et Drieu ne l’aimait pas. Il regretta bientôt d’avoir accepté de suivre Criste et de s’enferrer dans cette galère. Sur le chemin pour l’embarcadère, Criste lui avait simplement dit qu’il était le fils d’un héros militaire maltais qui s’était distingué en Sicile aux côtés des Américains, durant le débâclement. Il avait tout pouvoir et, à ce qu’il paraît, il avait mis à profit cette largesse à l’édification des populations locales, à grands coups de jazz, chewing-gums et de rencontres sportives de la plus pure tradition cambridgoxfordienne. Il avait été l’un des premiers progettistes d’un pont entre Messine et Reggio, et il avait fait miroiter cette preuve du progrès des années durant (avec le résultat que l’on sait).

Criste l’avait rencontré à La Vallette dans son cabotage botanique, son cabotanique, son piétinement sableux et crithmique. La traversée durerait un tot, et malheureusement il y avait une nuitée dans ce tot, et Drieu languissait par avance de toucher terre à nouveau. Remy leur offrit un copieux apéritif sur le couchant, et c’est à cette occasion que lui et Criste découvrirent qu’un quatrième passager était présent — dont il n’avaient tous les deux ni aucune connaissance, ni aucune indice de bruit, d’occupation ou autre. c’était une femme, sans doute la compagne de Remy, une jeune femme tout à fait déplacée en ce lieu et ce temps, en la circonstance, Lætitia, apprirent-ils, qui rentrait chez elle aux bons soins du nocher, dans les terres rases du Burkina.

Visiblement, elle était sa chose, et lui la sienne, chacun retirant de l’autre un vif plaisir ou plus exactement la vive consomption d’un désir — pour lui, il ztait exclusivement et obstinément (à en juger simplement des apparences et postures et paroles et des corps) sensuel, et l’on voyait la satisfaction repue du prédateur dans son œil et la salive avide qui pendait de sa lèvre — pour elle, sans doute plus obscurément motivée par l’intérêt, qu’il soit du passage ou du confort, ou d’une promesse de dorures de cage, quelque chose qui prenait dans l’imparfaite jouissance la forme d’un sacrifice, le désastre de soi pour l’astre des autres, tous les autres, tous les bras de l’espèce tout entiers tapis dans la vulve de l’individu.

La nuitée en effet fut longue, surplombée d’une lune indiscrète, qui redonnait un lustre patiné à toutes les choses vulgaires qui encombraient le pont : des chandeliers, des chromes insipides, des bimbeloteries. Dans la nuit tonde et rotonde, comme Drieu ne dormait pas, il quitta la cabine, et vit entre deux nuages ainsi que Criste, étendu non loin de lui, avait la peau de ces naturalistes, noire et veloutée, voire luisante sur les avant-bras et les avant-jambes, le cou et la face, et blanc comme une porcelaine partout ailleurs, ce qui sautait aux yeux pour l’effet phosphorescent et lunaire.

Drieu sortit donc sur le pont de nouveau, entouré de la bombonnière, et contemplait connaisseur les reflets dans les eaux. Au loin il vit passer un banc d’exocets et, plus loin encore, peut-être des terres plus noires, peut-être autre chose, rien d’important ou d’effrayant en tout cas.

Il se mit alors à entendre les cris de la négresse offusqués et exagérés, que rythmait le butoir du courant, dans le dodelin de l’eau.

Pauvre femme violentée, pensa-t-il, mais, aux cris étudiés se substituèrent des feulements moins maîtrisés, des gisements plus secrets qui évoquaient le plaisir vrai, le plaisir du tact et contact vers le jouir. Cela le rasséréna un peu, d’autant que le mufle porcin de l’autre s’était également apaisé, à présent tout à fait coi, n’était le remuement sourd de bois heurtés en cadence.

C’était une musique sans âge qui s’élevait alors de la cabine la plus profonde, drôlement amplifié par l’opaque des eaux, et Drieu se prit à oublier tout à fait les deux étranges personnages pour imaginer le battement même de l’organe marin, le pouls neptunien du fondal et de l’hadal.

Et comme ci s’éleva, berceuse, le chaloupé nocturne, et Drieu se laissa bercer et berner par l’étonnant hamac, longuement hamac, hamac longuement, hamac hameçon, jusqu’au tout petit petit matin, le matutin.

Se réveilla de lui-même lorsque la lune eut tout à fait plongé, s’était tout à fait fourvoyée fournoyée dans le jour, tandis que le halo iridescent du soleil trouait de ses flammes un coin de la plage d’eau. Remy fut le premier à se lever et ainsi le premier à rompre enchantement et lever dérangement de Drieu : « Bien dormi, déjà debut, matinal, café, etc. »

Ils échangèrent le minimum, et il fallut attendre longuement Criste pour que Remy change de cible et détourne l’attention. Lorsque Drieu en profita pour aller s’allonger, Lætita le retrouva et s’allongea à côté de lui. Elle se mit tout louvement, tout doucereusement à le branler tant bien que mal à travers le pantalon qu’il n’avait pas enlevé. Drieu dormait à moitié et prenait pour rêve son plaisir, pour désir sa réalité. Elle le mena au bout sans qu’il n’ait le temps de finir le tour d’aréole qu’il entreprit et lorsqu’il se réveilla tout à fait, nu sous un drap dans la chaleur accablante du soleil, évidement, il était seul et les trois autres l’attendaient pour leur faire part de ce qui, pour eux, leur semblait une découverte : terre ! terre ! l’Afrique !

Ils débarquèrent à Houmt-Souk, gouvernorat de Médénine, à quelques encâblures de la ville, dans un petit port visiblement aménagé pour le touriste blanc, français de préférence, venu larguer ses euros comme d’autres les scorrèges et d’autres encore le DTT. C’était un pas de plus vers la civilisation, et malgré tous les malentendus malécoutés, le groupe se sépara. Les deux nochers remontèrent et appareillèrent fissa, tandis que Criste patientait une voiture qui devait l’amener je ne sais plus où. Il salua longuement Drieu, ils se congratulèrent et remercièrent chaleureusement, promettant de se revoir une fois arrivés tous les deux en France, et s’échangèrent adresses et numéros de téléphone.

Puis soudaintousoudain, Drieu était en Afrique, en Tunisie, et il était seul, et il n’avait rien à faire. Fallait-il qu’il se trouve des carottes lui aussi ? Ou des rencontres extra humanitaires ? Ou bien qu’il invente sa route, maintenant qu’il était tout à fait perdu, c’est-à-dire le plus loin de chez lui, de l’autre côté des eaux, pour retrouver sa maison, son habitat et ses repères, afin de s’atteler à ce qui désormais l’attendait : la relation du livre pour les quinze ans à venir ?

 

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