Féroce 83

24 août 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

< précédentsuivant >

 

Une fois établi que la visite de Cali avait été une hallucination, Drieu rebroussa tout le chemin.

Sur tout le trajet qui ramenait Drieu à La Vallette, les échos de la rencontre avec Mimi Nastasi ne cessaient de rebondir et retentir dans sa tête — non pas seulement les éclats de sa voix déposés en copeaux dans son souvenir, mais aussi les images des barbons, les paroles de noblesse, le courage, l’honneur…

Autant de points lumineux, qui formaient constellation et frappaient son imagination à la manière d’un timbre, d’un tampon. Ces informations, ces récits, ces poésies, ces documents, ces fiches, Drieu les gardait et garderait par-devers lui, comme témoignages aussi solides que roboratifs. Ils ne serviraient pas seulement à tenter de décrire une réalité déjà bien altérée par l’usure du temps ou la granulosité des saisons, ni à nourrir des fictions qui comme toutes choses composées de mots sont les seules vérités, entonnoirs ou passoires, qui nous permettent de toucher, filtrer, ficher, embrouiller, débrouiller, baratter, tordre, lire en le défigurant le monde qui nous entoure — elles viendraient également paroles intraveineuses, adjuvants nécessaires et excipients pour sève vitale ; elles lui permettaient et permettraient de poursuivre non pas seulement son voyage ou son aventure, on avait compris (si on ne l’avais souhaité, désiré ou provoqué) qu’il s’agissait de la même affabulation, mais sa vie même, sa place et son rôle dans le cosidit ordre des choses, aussi bien dans sa géographie que dans son histoire, dans son habitat, qu’il soit quotidien ou festif, qu’il soit lunaire ou diurne, nocturne ou solaire…

Et c’est comme s’il déroulait alors son itinéraire, l’itinéraire fantastique et fantasmé qui l’avait mené, halluciné, hagard, comme possédé, jusqu’à la porte d’azur, et il remontait alors les étapes, et ce remont passait par les mêmes lignes de pas, qu moins jusqu’à Criste.

Il revit les villes de telle et telle, reprit les bus tant et tant, parcourut de nouveau les triq Machin et Bidule, pour atterrir, ragaillardi, à la Vallette…

Là il décida de jouir de la ville une dernière fois avant de retrouver Criste avec qui il avait convenu, avant leur séparation, d’un dîner la veille du départ en Afrique. Il n’était pas midi. Le soleil dorait le monde, mais ne le brûlait pas encore. Il alla visiter le centre historique.

Devant l’entrée du château, où généralement se pressaient les touristes, il n’y avait personne, dû à la saison, sauf un type assis sur le muret de la grande scalinade, lequel, lorsqu’il vit Drieu s’apasser, se leva, s’étira et se dirigea vers lui.

Il voulait du feu. Il accepta une cigarette. Il parle.

Il s’appelait Amra, il était médecin, il était syrien. Il attendait. Il était avec un groupe de compagnons, et tous avaient embarqué en Libye et avaient sombré au large de Malte ; la plupart Syriens, avec trois Irakiens, un Nigérian et un Afghan, et ils attendaient des papiers, des laisser-passer, des autorisations, des nullaosta, des blanc-seings, des tampons, des livret, des timbres, des attestations, toutes sortes de vademecums et de vaccins qui leur permettraient, qui sait, de franchir les frontières des hommes, à présent que celle des orques avait été supérée.

Il ne jugeait pas, il ne râlait pas, il ne dénonçait pas, il attendait. Il attendait, avec ses compagnons, depuis plus de deux mois. Il s’étaient embarqués, comme des centaines de milliers d’autres, dans cette autre mer, qui est la même mer que celle de Drieu, mais qui dans le même temps est une autre mer, l’autre de la mer, celle où ne règnent aucune orque et sur laquelle ne règne aucun dieu. C’est une mer de sang et de larmes, et c’est pourtant la même mer que celle des châteaux de sable et des granite, celle des barques et des périssoires, celle des étrilles et des pagures, celle des glaces à la crème et des arancini, celles des oblades et des dorades, celles des châteaux normands et des temples grecs, des demoiselles et des rascasses, celle de Dragut et de Pompée, celle d’Ulysse et de Neptune.

La situation, qui n’était pas invisible, mais invue, qui n’était pas exceptionnelle mais quotidienne, qui n’était pas inusuelle mais devenait l’habitude, mais d’une habitude qu’on prend tout à coup mais plutôt d’une aube qui s’arrondit, la situation était, comme on le dit des oursins, inextricable.

Le cosidit flux des cositdits migrants était freiné par de multiples obstacles et embâcles, embûche et trébuches, qui n’était pas seulement le retors du dehors, ou le nuisible de l’épreuve, passeurs, trafiquants, et guerres exportées et misères importées, antéstantes, mais encore le rempart des frontières inexistantes de papyre et de papier, d’écritures et signatures, toutes aussi fallacieuses les unes que les autres.

Amra était médecin (je l’ai dit) ; il avait fait ses études à Damas mais vivait à Homs, il était marié, il avait deux enfants. Avant la destruction de l’état par le génie français, il gagnait bien sa vie. Il était même un peu trop confortable, dit-il à Drieu, il était même un peu con (fool) : il ne voyait pas ; il ne voyait pas la guerre, il ne voyait pas la misère ; il était loin de voir l’orque ou le pirate, mais surtout, jamais ô, il n’aurait pu imaginer le dédale et le dédalé administratif, auquel il n’avait jamais réellement dû être confronté, cette machine broyeuse qu’en tant que médecin, il avait toujours réussi à domestiquer ou carrément éviter ; il était en plein dans ses griffes, à présent, et à ce titre renvoyés à ses pairs, et à ce titre mis au niveau des ses frères, les ouvriers, les cultivateurs, les petites gens, et à ce titre, renvoyé a la condition la plus simple comme la plus naturelle, d’homme de chair et de sang et qui de sa chair et de son sang paye son propre labeur qui est sa différence.

Redevenu homme parmi les hommes, il redevint aussi autre parmi les autres : car il n’y avait plus d’exception, il n’y avait plus d’élite dans sa vie, plus de distinction. Il était comme les autres, c’est-à-dire qu’il n’était plus unique ; il n’était plus un individu et une partiale et partielle et accessoire et amovible parti du multiple, la multiple plèbe indifférenciée qui venait trouver sur les côtes septentrionales la part manquante, expulsée dans la mer par les bombes, de leur pays désormais pulvérisé.

La situation était catastrophique, et les autorités qui s’impliquaient le plus dans l’affaire car elle se sentaient menacées, les pays du nord des spondes, les pays des spondes du nord, faisait tout pour ne pas la désembrouiller. Elles posaient toutes ces barrières qui s’avèreraient vite inutiles, et comme une seconde punition pour ceux qui avaient réussi à ne pas mourir en mer.

Une nouvelle rencontre d’urgence se tint à la Maddalena, en présence des ministres des orages français, italien, allemand et quelques dignitaires africains, triés sur le volet. On parlotait et on se serrait les mains, on se tapait sur les épaules, puis on irait manger au front de mer. Noyé dans le calice, on ne verrait pas que l’orque — entretemps — était passée. Elle avaient été attirée par l’odeur du sang. Elle avait longé les corps flottant, certains déjà raidis et bouffis de sel rongeant les contusions, d’autres encore agités de spasmes qui renvoyaient aux réflexes plus qu’à des gestes coordonnées, et de toute façon destinés à la même fin que les autres, et les étrilles et les rascasses se tenaient prêts.

Elle avait vu trop de sang remué, elle avait trop flairé de corps sans vie, pour la première fois, elle eut comme un haut le cœur, la mort carnée, pour la première fois, se sentit inutile et tournait en rond autour des îles…

 

< précédentsuivant >

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

   

Quoi le putain c'est ?

Vous êtes en train de lire Féroce 83 sur Ambo[¡]Lati d'AMBO(i)LATI.

meta