Féroce 82

22 août 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

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Il avait trop parlé, il disait, mais il avait parlé encore. Il avait parlé de Luigi Orioles et de Caitanello Cambria, il avait parlé de Paolo Catorino et de Monsieur Cama… Il avait parlé du fils de Cambria et de celui d’Orioles, il avait parlé des femmes, de toutes les femmes, les mères, les putes et les sorcières les saintes, et les sirènes, et les fères, et le lien qu’il avait réussi lui à comprendre entre ces deux populations, ces deux races, ces deux misères. Enfin, pour conclure et laisser un goût amer en bouche, il avait parlé du Maltais, qu’il était venu tuer lui-même de ses mains dans sa mauvaise maison de retraite maltaise, dans sa saison de salpêtre, lui comme modèle et hérault des vieux débiles qu’il avait humiliés, lui et les siens, alors sur leurs ondes et leurs spondes à eux.

Il avait parlé de la Porte d’azur qui, lorsqu’elle s’écroulerait, dans la plus blanche indifférence, à cause des maltraitances dont elle avait fait l’objet, ou à cause des vengeances de la mer ou du ciel, ou des assauts des salsédines qui sont le trait fin entre l’une et l’autre, marquerait la fin de l’aventure et pourquoi, malgré les réticences dues aux trop nombreux badauds mal éduqués, mal habillés et mal intentionnés qui venaient polluer les lieux, il était venu s’installer à proximité d’icelle, à travers laquelle — et seulement — il contempler la mer, et les images qui y défilaient, car la mer est un œil unique, n’est-ce pas, l’œil bleu des terrons du sud et quand les terrons du sud ont l’œil bleu sous le poil noir, c’est qu’ils ont quelque chose à raconter, quelque chose à rajouter au déjà bien trop long livre de l’époque…

Il avait parlé des cartereutses, ces ornières creusées dans la pierre de Malte et qui, si on prenait le soin de les suivre, mèneraient droit au Livre lui-même et non pas à deux ou trois copies pleines de coquilles et de fabulage, parce que le moinillon s’ennuie et rêve de voir sous la soutane du chanoine une fente bien différente de l’engin que l’autre lui donne à jouer la nuit entre deux heures sombres donc diaboliques.

Il avait parlé encore, et encore, et encore, et encore, des fères, des sirènes féoces et delphines, des fentes mêmes de l’eau, rire sourire ou serrures de la créature même, son obsession.

Il avait parlé de tout cela et lui avait dit d’aller voir cette Porte d’azur, d’y passer au travers, d’y passer dedans ou dessous, d’y contempler la mer et, si le courage lui en disait, de venir y mourir. Car lui-même s’y tenait prêt, car il en était près, et chaque jour un peu plus il batifolait dans les vasques sous la table moussue et humide que du regard il tentait d’arracher… pour en finir.

Plus tard, je saute, plus tard, lorsqu Drieu effectivement alla visiter moins comme touriste que comme pays l’arche énorme de pierre qui encadrait toute la Sicile, le nœud même de l’histoire et de la Méditerranée, il fut pris de vertiges si puissants qu’il eut grand’peine à quitter le pli de la fable.

Il s’assit les yeux cloués dans la mer, qui la maintenaient ferme.

Quelques touristes traînaient encore, comme le soleil disparaissait, et il fut tout bientôt et soudain tout à fait noir. Il n’était même plus ses sens, il n’était que le rayonnement de l’étant, pure phénomène, pur esprit délié de corps, simple pesant comme l’arche même.

« Elle est celle-là, l’Arche, avait dit Nastasi ; la seule, l’unique : nef et tombeau, pas d’autre ; et j’ai encore trop dit ! »

Ces paroles, Drieu les faisait rouler dans son cerveau comme des grains de sable… et il divagua de la sorte, lorsqu’il entendit, peu après, les clapotis qu’un objet dans l’eau faisaient et, ce faisant, faisaient mouvoir.

Et soudain une voix, qu’il avait déjà entendue autrefois, et qu’il reconnaissait : « Oh ! Le premier mon premier ! Tu es revenu ! Premier mon premier, tu es deux fois venu ! Premier second, viens que je te seconde, ô mon premier ! »

C’était la femme de Marseille, la Cali, toujours sur des jambes, ses jambes toujours comme son esquif, et sa langue toujours bien ancrée dans sa bouche.

Elle descendit d’un mouvement bizarre et bruyant dans l’eau qui la prit et la rendit au rivage. Elle embrassa autoritairement Drieu et elle voulut — une nouvelle fois — prendre sa bouche. Il n’eut que le temps de se détacher pour lui demander des nouvelles, ce qui la distrayait.

Après ces effusions, que je passe, sous prétexte d’écrire à nouveau le chapitre 32, ou que le lecteur peut retrouver de son propre chef dans le chapitre 32, la Condottière se fit sombre et bassemine.

« Tu as trouvé l’issue, mon premier, ô mon. Tu vas maintenant te rentrer. Mes enchantements n’auront plus d’attrait pour toi, et tes ancres s’étiolent et des bittes se ramollissent, laissant vaguer divaguer, tu t’en retournes ! »

Et ainsi de suite…

 

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