Féroce 81

20 août 2017



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

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« Bref, tout cela ce sont de vieilles histoires qui ne sont pas intéressantes… poursuivait Nastasi.
— Au contraire, continuez, je vous en prie, réclamait Drieu, avide.
— Mah ! Si tu insistes, mais je n’ai pas le temps tu sais, à la findumonde, le temps est plus véloce… Bref, ces quatre papyres, on les gardait jalousement, en famille, eux-même éparpillées dans des coffres bien à nous entre Sicile et Sardaigne. Puis lorsque ça a dégénéré, le projet fasciste, que c’est devenu le régime autoritaire qu’on craignait et contre lequel on luttait de toutes nos forces, et lorsqu’il a été inéluctable que l’Italie entrerait en guerre, alors eux et moi, à présent je vais te les nommer, on a décidé, enfin je leur ai demandé de bien vouloir me suivre, pour récupérer les papyres puis venir ici, à Malte, des planquer dans la Sacra Infermeria, qui nous semblait le lieu le plus sûr et aussi le plus logique. Rien de plus. Un nouveau podestat était nommé à Messine, qui était particulièrement cruel et abruti, qui trafiquait aussi pas mal avec les Anglais et les Américains qui croisaient dans la zone pour des femmes ou de secrets services…

Depuis avant la guerre, Anglais et Américains, qui avaient compris le devenir de la situation et surtout la position stratégique de la région, et en particulier du Détroit, avaient commencé à séduire les pécheurs, les populations locales, les femmes, en somme et les avaient soudoyé de plusieurs manières différentes, et ils avaient ainsi donné l’habitude d’être soudoyés : les gens étaient pauvres, sur le Détroit, dans le Golfe de l’Air, ils étaient nerveux, facilement colériques, et facilement jaloux, ils avaient faim, cela suffit, pour un être de pouvoir, c’est un levier plutôt rare mais bien pratique… Anglais et Américains savaient dès avant la guerre que l’Italie serait une base essentielle à toute opération militaire et diplomatique pour le futur, et le futur de l’Europe, et donc le futur d’eux anglosaxes, Anglais et Américains qui se partageraient pataugeraient dépèceraient entre eux le continent — c’ets d’ailleurs tout exactement ce qui s’est passé. Si les Américains au début regardaient les évènements d’Europe avec dédain, au pire ils vendaient des armes alternativement aux uns aux autres, les Anglais étaient très actifs en Méditerranée. Ils étaient l’Empire, la seule autorité suprême multinationale, presque fédérale, beaucoup plus influente que la SDN ou ces autres pitreries carnavalesques. Pour ces marins aguerris, ça on n e peut pas dire le contraire, l’Italie était un esquif stratégique en pleine mer. Il fallait donc que le Fascisme n’enfle pas trop, tout en le laissant tolérer, parce qu’il évitait au moins au bas mot une guerre civile, notamment au sud, qui aurait pu à terne devenir gênante (et beaucoup moins excusable dans les livres d’histoires qu’ils écriraient plus tard, la guerre gagnée — ça, pour ces stratèges et tacticiens, c’était un acquis, même avant 42-43…)

Nous, moi et mes trois compagnons, à présent je te les cite : il y avait Ferdinando Currò, qui a disparu en mer peu après notre retour à Carridi, à Messine je veux dire, mais je t’en reparlerai ; il y avait mon jeune frère Ennio, la bonnâme à présent s’en est retournée aux enfers pélagiques, et le quatrième était Ennio et même lui est manqué l’an dernier, de mode que je suis le dernier, le dernier des quatre barbons…

Et pas le plus héroïque, le héros c’était Nandino, lui n’avait pas froid aux yeux, il avait pris la ville, il avait fait la guerre, il avait le sang bouillant ! Moi, plus moleste, plus doux, je suis tombé sur deux arêtes, d’abord l’orque et puis les fères, ces foutues fères qui m’ont fait souffrir toute ma vie, ces ancêtres puantes, ces engins de mort et de déperdition, toute ma vie de pécheur j’ai lutté contre elles, comme les autres, mais j’ai aussi cherché à les comprendre, je les aimais, je les ai aimées, et elles m’ont bien eu, les petites putanes, les petites putasses, j’ai vu leur pouvoir, j’ai connu leur secret, ces femelles écailleuses, ces becs et faucilles aiguisées, dont le seul travail sur la face de la terre est de perdre les pauvre chrétiens que nous sommes, ah ! elles m’ont bien eu les salopes, les putasses ! Elles m’ont capturé, avec leur chant foliolé, félonique, esile et fasule, flûteputes ! pétasses fillasses et pire ! Pataquespèces ! Pastaquesputes ! Poux ! Poux ! »

Nastasi soufflait, rouge et sanguin, ahanait, chauffait. Il prit un grand verre d’eau. Ils parleraient ainsi pour la nuit entière…

« La Sacra Infermeria, on y connaissait un hospitaliers, qui était du village, on l’avait contacté le jour même de l’entrée en guerre de l’Italie, le 10 juin 1940 ! J’étais venu à Malte secrètement, de nuit, avec Nandino. On avait rencontré le frère, il avait compris et il était d’accord. La commanderie n’avait pas seulement des pierres fortes et des meurtrières meurtrières mais encore des coffres pleins des secrets les moins avouables des chancelleries de toute Europe, un peu d’Afrique aussi, et on aurait pu croisé dans la salle des coffres des dignitaires suisses et luxembourgeois, mais aussi des fonctionnaires britanniques comme des nazis, des roi du désert, des empereurs des brousses, comme des nervis vaticans. Nous par chance, nuitamment, on a croisé personne, deux pécheurs et un pays, puant la salsédine et l’écaillon, on aurait vite été mis dehors, mais notre pays était familier de la puanteur, même cela lui mettait la larme à l’œil, ça le plongée dans une nostalgie qui a notre avantage se voulait bienveillante…

On avait donc apporté, quelques semaines plus tard, tous les quatre, les pages et les chapitres dans une petit coffre entre deux plans de V2 ou futur traité avilissant… On attendrait la fin des feux et des flammes, des bruits et des fureurs, et on espérait qu’elle vienne vite.

Entretemps, le village s’était choisi un nouveau guide, Luigi, qu’il s’appelait, et il avait une idée très précise de ce qui allait se passer et qui malheureusmeent se passa. Le monde des pécheurs touchait le crépuscule et nous savions tous que nous étions les derniers, que les jeunes qui déciderient de rester feraient chait à saucisse yankee et c’est exactement ce qui se passa ; quant à ceux qui partirent, et il y en eu pas mal, peut-être plus partirent vers les nords, les usines de trains et de voitures et de plastique et de malheur que pendant la grande guerre ! Des jeunes pareil ! Des jeunes sacrifiés ! Des carnéfices en veux-tu en voilà, le village s’ets vidée, la guerre a été perdue pour nous, et pour tous, les anglosaxes s ssont installés durablement et même les Allemands sont revenus juste après, pas longtemps après, et c’était leur Ibiza à nous, et c’était leurs Baléares à nous…

Après la défaite on a laissé les papyres, on n’avait plus le goût à rien. Il fallait écoper le village, raccommode ce qui restait, le boulot de toute une vie. Quand ils nous ont chassé en plein, moi à la retraite, je suis venu ici, retrouver le chanoine qui était toujours là dans ses pierres maltaises, les cals aux pieds toujours plus gros qu’il en avait grandi, la poussière dans tous les orifices, et l’espoir aux oubliettes. J’ai trouvé ce lieu, je m’y suis installé, l’ai fait mien. J’ai oublié les papyres, et j’ai prié le dieu Orque que l’humidité, les champignons et les vrillettes, ou la maladie du marbre, les aient bien bouffé, bien réduit en poussière, parce que de paix, de paradis, de solution, il ne peut plus y en avoir, il n’y en aura pas, plus jamais, on est allé trop loin, et tu le sais, petit, tu le sais toi aussi qui gires et tournes sans savoir où tu vas ! Maintenant tu le sais, nulle part ! Pas de but, pus de but ! Tu peux rentrer chez toi, où ta femme t’attend ! Il n’y a plus rien à faire et tu le sais, ducon ! Il n’y a qu’à contempler la mer ou essayer de la décrire ! L’écoper ! Laboir en entier ! Tout le reste est fariboles et fantaisies, fabules et fictions ! Laisse écrire, écris si tu veux, et laisse-moi, à présent, que je suis las, et vieux, et malade, et fatigué. J’ai déjà bien trop parlé, bien trop parlé, j’ai déjà. J’ai dit. »

 

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