Féroce 49

7 novembre 2016



Essai fragile de fiction.
Où es-tu ? Féroce est une tentative d’écriture d’une fiction « autour d’un livre sur la Méditerranée », dont le projet est expliqué ici. Il est composé de textes publiés tous les deux jours et comptant un millier de mots. Ces textes s’assemblent en chapitres. L’incipit est ici : http://www.amboilati.org/chantier/feroce-01/

 

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[Ndé. La narration s’étiole. Le narrateur aussi, sans doute. Depuis quelques chapitres, des évènements avenus sont mal précisés, probablement à cause à la situation sismologique locale ; leur relation est scarse ou sporadique. Le lecteur voudra bien comprendre. Ce n’est pas facile. Rien n’est facile.]

 

Lors de son voyage jusqu’à Messine, Dreu a rencontré plusieurs personnes, nombreux anonymes, de ces personnes qui jamais ne se laisseront revoir, ni même retrouver s’il le souhaitait. Anonymes, comme lui anonyme Drieu au milieux des drieux anonymes. Pagès parmi les pagès.

Tous lui ont posé la question — l’anonyme n’en est pas moins curieux : pourquoi ? Pourquoi venir ici ? Pourquoi faire ? Pour faire quoi ?

Drieu a d’abord raconté qu’il était en voyage, mais las de passer pour le touriste qu’il n’était pas, il en vint à inventer des motifs de son voyages. Ce n’était pas moins absurde, et guère plus invraisemblable. Et cela suffisait. Il avait fait cet effort sur lui-même : s’autoriser à mentir, à raconter n’importe quoi, à parvenir à se maintenir dans l’empan entre la fiction et la vérité — dans la vraisemblance donc — c’est-à-dire la seule qui vaille.

Il dit qu’il était écrivain, et qu’il travaillait sur un roman qui se déroulait en ces lieux, dans le monde finissant des pêcheurs d’espadon.

Il dit qu’il était topographe, océanographe, et qu’il faisait des recherches sur les reliefs sous-marins, et en particulier sur la chaîne des Lametini.

Il dit qu’il était venu participer à une course pédestre organisée par quelque association pour rassembler des fonds contre la gingivite chronique, qu’il était marcheur quasi professionnel et que c’était une belle cause à défendre pour assouvir sa passion de loumaque absorbant les kilomètres.

Il dit qu’il était naturaliste en quête d’une plante rare à la floraison tardive : soit une petite graminée oroméditerranéenne qui croît dans les ourlets forestiers acidiphiles (est-ce que vous avez du châtaignier dans le coin ?), soit une espèce de thym qui affectionne les rochers littoraux granitiques bien exposés, et qu’on pourrait trouver là, vous voyez, au milieu des euphorbes, en tout potentiellement une nouvelle espèce pour la flore italienne mais aussi européenne, qu’une cousine lui avait remanée un peu par hasard, vu qu’elle savait qu’il travaillait sur la nature, et vous ne vous rendez pas compte, une nouvelle espèce de seslérie pour l’Europe et qui sait, peut-être plus, c’est un évènement exceptionnel dans la vie d’un botaniste !

Il dit qu’il était touriste.

Il dit qu’il était un agent de la DGSE en mission, en couverture avec la Guardia di Finanzia, i Finanziari comme vous dites, à la recherche de preuves de liens entre une certaine ‘ndrina du Golfe de Gioia et des milices salafistes rebelles, mais qu’évidemment pour cela, qu’il ne pouvait en dire plus, qu’il en avait déjà trop dit.

Il dit qu’il était professeur de littérature médiévale invité pour un colloque à l’Université de Catanzaro, spécialiste des mythes archaïques marins et qu’il travaillait actuellement sur la survivance des sirènes dans le détroit de Messine, qu’il avait alors pris quelques jours de plus pour visiter la région et poursuivre sur le terrain ses recherches qui s’avéraient sans cesse plus passionnantes et concrètes, quel beau pays, madame, quel beau pays vous avez là !

Il dit qu’il avait été invité par la chambre de commerce de sa région (entre Toulouse et Nice vous voyez ? La Camargue, oui, c’est ça, vous connaissez ?), donc oui, la Chambre de commerce de Camargue, la cécécé comme on dit chez nous, à un concours d’andouilles épicées, dans le but d’obtenir une bourse cofinancée par le troisième pilier de la politique agricole commune en vue d’ouvrir un centre régional du goût et des produits à dénomination européenne contrôlée, et que ceci passait par une longue formation dans plusieurs pays européens limitrophes de l’eurorégion concernée, en l’occurrence ici la région France-Sud qui grâce à la mer était limitrophe à tous les pays de chorizo et ‘nduja, c’est bêtes les politiques européennes.

Il dit qu’il était venu rendre hommage à une vieille grand-mère, qui venait de mourir et qui était enterrée là, alors qu’elle avait migré en France en 1942 avec son père tout jeune ; il voulait mieux connaître ses origines, les paysages dont il était en quelque sorte l’héritier, et qu’il voulait en devenir le dépositaire. Autrement il raconta qu’il venait rendre visite à des cousins qui étaient restés au pays, alors que sa famille avait déserté depuis trop longtemps : il disait vouloir se réapproprier l’histoire familiale, qu’il était de le faire dans des paysages aussi magnifiques, c’est étonnant comme parfois les montagnes de Calabre ressemblent un petit peu à l’Ardèche, vous ne trouvez pas ? L’Ardèche ? C’est en Camargue (vous connaissez ?)

Il dit qu’il était séminariste et qu’il faisait le tour de tous les sanctuaires italiens à pied, en signe de contrition et de dévotion.

Il dit qu’il était migrant, et qu’il avait perdu son chemin.

Il dit qu’il était Emmanuel Carrère, et qu’il faisait le tour de tous les sanctuaires italiens à pied en signe de rédemption de ses péchés littéraires.

Il dit qu’il était Drieu Pagès, professeur de topologie appliquée en disponibilité, prétendument écrivain qui n’avait jamais réussi qu’un seul livre, ne parvenait pas à en écrire un second, que cette impuissance le rongeait et détruisait sa vie, que cette vie perdait de son sens et de sa saveur, et qu’il avait décidé de passer ici ce qui pouvait lui sembler comme les derniers mois d’une longue période de vide avant que ne se produise quelque chose, et que ce quelque chose, il le savait maintenant, tout ce temps seul sur les routes il avait pu ramener, ruminer, puis réanimer son savoir, c’était qu’il allait devoir choisir et choisir c’est laisser, et qu’il avait horreur de laisser, il voulait tout, tout le temps, le beurre, l’argent du beurre, la crémerie et la crémière, en ce sens il n’était pas différent d’Emmanuel Carrère, anzi il était comme Emmanuel Carrère, à la différence qu’il n’était pas Emmanuel Carrère.

Il dit qu’il n’était pas Emmanuel Carrère.

 

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