Des mots sans sens

18 décembre 2011





                                                                                                                                      à Guénaël


Le langage a-t-il des pièges ? Pourquoi ces impasses, sinon parce que, fruit du réel, qui est en plein (la nature, la physique simplement), il échoue à le transfigurer, à la dépasser.

Il se trouve dans le lexique mots qui ne porte aucun sens. Le problème est simple en somme : ou bien notre catégorie et notre définition du mot mot est insuffisante ou trompeuse, ou bien il nous faut considérer qu’il puisse exister des mots vides (des mots trous, par où la rigidité de l’explicatif, la solidité du réel s’échappe).

J’en relève rapidement quelques catégories possibles…


& et @
Les mots idéographiques sont très rares dans la langue française ; je n’ai relevé que & et @ : identifiables par le fait qu’ils disposent d’une touche à eux sur un clavier d’ordinateur par exemple, il n’en sont pas pour autant des symboles, mais bien des mots.
&, ces deux lettres fusionnées en une nouvelle chose, un tiers né de la rencontre d’un couple : E, T ; j’en ai traité ailleurs, l’esperluette désignant pour moi l’activité du lire-écrire.

@ est presque un symbole, mais pas seulement : avec une fonction précise (dans l’adresse du courriel), il est à la fois marqueur syntaxique ou grammatical (à vrai dire je ne saurais trop le définir).


hui et parce
Ces mots sont extraits de locutions ou expressions, mais ne tiennent pas seuls. Ce sont des mots trop fragiles, qui s’essoufflent ou disparaissent lorsqu’ils sont détachés de leur étai.

hui est très beau ; adverbe qui dit ce qu’il répète dans aujourd’hui, il pourrait, si son sens ne s’était perdu chez d’autres ou dans le fond des âges, être utile encore.
parce est formé de deux autres mots dont on comprend tout. En soit il ne dit rien. Il est pourtant là, présent, comme mot ;

On les reconnaît, ces petits mots (souvent des adverbes, qui roulent dans les âges comme des galets — pourtant essentiels à la langue, là où elle bute), mots dont on ne peut nier qu’ils existent (on les écrit), par le fait, étrange s’il en est, qu’ils n’apparaissent pas dans le dictionnaire.


Autres
A côté de cette première catégorie (celle qui m’intéresse) de mots, on peut également noter (pour mémoire) les morceaux de locutions anciennes (et des mots dont le sens nous échappe, comme houlette (mais il y en tout plein), par exemple ; ils sont des mots morts comme on parle de langues mortes. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas disparus, mais reviennent comme spectres dans la langues, mots transparents, revenants. Proches des précédents, ils en diffèrent par ce qu’ils existent dans le dictionnaire ; ils sont anciens, très anciens, ancêtres même mais, s’ils ne sont plus utilisés, ils sont encore vivants.

Encore d’autres catégories possibles : les abréviations (cie, n°, etc.) et les acronymes (éventuellement), catégorie à part ; ces mots sont bien vivants, mais ils ne sont que forme, forme-masque pour d’autres mots. Pourtant ils se reproduisent dans la langue, y existent, y siègent.


Bref
Je ne sais pas encore à quoi sert cette petite réflexion. Je sais par contre qu’il y a là quelque chose d’important, et cette chose importante, si elle passe par là, se répercute ailleurs. Le diable est dans les détails. Je le sais, parce que nos corps sont formés de mots, nos organes, et les mots ne sont rien, et le réel lui-même est exempt de mots et nous ne sommes pas du réel, nous sommes de la fictions, &nous sommes des mots, nos vies, nos histoires, nos métiers, nos amis, nos paroles, nos désirs, nos mensonges, nos mémoires, nos morts, nos silences, tout est fait de mots et tout est fiction.

Je sais que dans les mots se tient quelque chose (le quelque chose, le petit rien), un nœud qu’il n’est nullement question de défaire, mais de cerner, au contraire, pour établir le lien, entre réel et fictionnel, entre abstrait et concret, entre mot et corps.



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