Au moment critique

26 février 2012




J’ai suivi de relativement loin la polémique qui a opposé François Bon et les éditions Gallimard, parce qu’ès qualité de pas-un-écrivain, il faut bien gagner sa croûte et c’est tombé vraiment mal. Cette discussion n’a d’utile que d’éclairer le gouffre qui sépare, d’un point de vue esthétique ou artistique, économique, et même politique et éthique deux manières opposées de voir le monde. Elles sont sans doute irréconciliables, sauf à décréter un genre de contrat d’union nationale, mais on ne voit pas très bien quel type de nation pourrait rassembler d’un côté des artistes, de l’autre des financiers.

Ces notes, écrites à froid, ne veulent rien démontrer, simplement exprimer ma solidarité avec le Tiers Livre et Publie.net dans cette « affaire ». Je crois me rappeler que j’ai été ulcéré par l’attitude de Gallimard, mais je me rappelle également que ce n’est pas la première fois. J’ai tout de suite envoyé un mail à François Bon en lui disant qu’il faudrait faire page blanche de protestation — y compris sur Publie.net. Comme il n’était finalement pas favorable, et comme j’étais pris dans mes histoires personnelles et chronophages, je n’ai rien fait, et je le regrette.

La succession éditoriale de l’œuvre de Maurice Blanchot, par exemple, que je connais un peu, avait suscité chez moi le même dégoût et le même abattement.

Difficile d’analyser ce sentiment et de le passer à la grille de l’argumentaire. Aussi, je propose simplement de jeter quelques fragments, au fur de ma « réflexion »du point de vue de la littérature puisque, très apparemment, ce n’est pas (ou plus) ce qui motive les éditions Gallimard.


I
J’ai rêvé que Jean Paulhan avouait sur un plateau télévisé qu’il avait créé de toutes pièces le personnage de Maurice Blanchot comme incarnation de tout ce que représentait la littérature d’après-guerre : personnage kafkaïen, ubiquiste et cantonné en permanence à une chambre d’écriture/lecture (« une espèce de chambre d’écho », disait-il). Oui c’était lui, et un petit comité d’écrivains triés sur le volet, qui avaient rédigé L’entretien infini, L’attente l’oubli ou La folie du jour. Si au départ il était quasiment seul, l’écriture est devenu de plus en plus collective au fil du temps, ce qui rendait la syntaxe (notamment) si singulière et l’emprise si importante. Nous étions dans le bureau de la rue ex-Sébastien-Bottin. Il avait un gecko sur le revers de costume et trempait de temps en temps le bout de ses doigts dans un bocal d’eau verte.

II
Lorsque tu as écrit, tu n’existes plus : ton nom, jusque là indivisible et ne renvoyant qu’à une seule entité (toi-même) est reproduit sur les couvertures des livres. A ce titre il peut tout à fait apparaitre comme une marque ou un logo, un genre de patronyme dont on n’a pas encore, à mon sens, assez insisté sur l’essence (cf. tout de même Naomi Klein).

III
Lorsque tu écris, tu n’existes pas plus : l’écriture est une espèce de voix passée au crible de tes lectures et ce que tu cherches tu ne l’atteins pas. Le truc que tu produis (on hésite à le qualifier d’œuvre) est en vérité la respiration de l’une à l’autre.

IV
Avant d’écrire, bien sûr, tu n’es rien. Pas plus quelque chose.

V
Lorsqu’il est mis au feu, Carmantran s’incarne. Il devient Carmantran lorsqu’il se réalise, en brûlant.

VI
Claro est connu pour avoir de la répartie, et c’est le seul à ma connaissance, dans les commentaires suscités, qui a pointé que la traduction mise en cause, en tant que traduction, est également un texte original. Comment une traduction peut-elle échapper au traducteur au point que celui-ci ne puisse en jouir à sa convenance ? Claro est traducteur, mais il est aussi écrivain et il publie des livres en papier.

VII
Le droit d’auteur : le droit de taire.

VIII
Le droit d’auteur : de quoi s’agit-il ? D’un contrat commercial ? D’une paternité sur un objet ? S’agit-il d’une propriété ? La propriété intellectuelle ? Mais qu’est-ce à dire ?

IX Les trois Georges
• George Lucas, comme il a compilé l’essentiel de l’imaginaire épique et héroïque du moyen age et de l’antiquité occidentaux et orientaux, de la science-fiction, peut-il être qualifié d’auteur exclusif de la saga Star Wars ? Dans le cinéma c’est d’autant plus flagrant : que ferait-il, muni de son simple script, sans une équipe d’aujourd’hui 400 personnes, mais parmi lesquels, bien évidemment, on peut citer Irvin Keshner (qui a réalisé le meilleur chapitre de la série), Phil Tippett (qui a mis en mouvement les principaux effets spéciaux de la première trilogie) ou Ralph McQuarrie (qui a donné leurs premières formes esthétiques aux personnages et aux lieux) ; ou sans Rick McCallum, le producteur exécutif qui semble être l’héritier commercial ; ou sans la myriade d’auteurs anonymes qui ont étendu l’univers dans une multitude de dimensions, d’imaginaires et de formats ?
• Georges Dumézil, lorsqu’il explore et invente les trois fonctions : agit-il en tant que créateur ou comme simple agenceur d’ambiance ? Il se fournit amplement dans tout le réservoir imaginaire, en bon mythologue, en bon comparatiste, peut-on le tenir pour responsable du mythe Indo-européen ?
• Jorge Luis Borges, quand il indique que Kafka a inspiré Cervantès : ne peut-on pas l’attaquer en justice ? Alors qu’il a imaginé et exposé très simplement et précisément l’un des principaux concepts de la cybernétique (qui se retrouve aujourd’hui dans bien des domaines, de l’informatique, à la théorie de la communication, à la physique quantique et à la dynamique du cours d’eau), la boucle de rétroaction, ne met-il pas en péril toute l’économie, au sens large, de la production de livres ?

X
Subitement, les défenseurs du droit d’auteur oublient toute la réflexion sur la reproductibilité de Walter Benjamin — ils en sont pourtant largement débiteurs.

XI
Un écrivain que je respecte et que je ne citerai pas) a déclaré qu’avec le livrel, François Bon devenait une espèce d’ayatollah. Evidemment c’est rédhibitoire.

XII
Le livre est pratique parce qu’il s’achète et se vend comme un produit, un céleri branche ou une boîte de thon à l’huile : on peut l’emballer à la FNAC pour l’offrir ; on peut écrire dessus, l’annoter et le dédicacer ; on peut le brûler. Il a donc un aspect physique rassurant. Mais outre que l’on peut faire tout cela avec un livrel, et bien plus, on voudrait simplement rappeler que ce qui concerne l’auteur c’est le texte, un « objet » immatériel, constitué de langage, tout aussi immatériel — et que notre domaine est l’imaginaire.

XIII
« Le gros désavantage du livrel est qu’il n’a pas le bruit et l’odeur. »

XIV
Prétendre ou revendiquer l’existence d’un droit d’auteur revient à revendiquer l’existence de quelque chose qui s’appellerait « auteur », or cette fonction est bien loin d’être claire. Mais cela impliquerait tout autant l’existence de quelque chose qu’on nomme « individu », ce qui reste encore à démontrer.

XV
Passe encore l’individu. Mais lorsque disparaît ce quelque chose appelé « individu » qui serait « auteur », les droits d’auteur qui sont donc les siens « reviennent » à ses héritiers intellectuels : les ayant-droits. Si on veut bien accepter l’idée d’individu et d’auteur, il faut maintenant accepter celle de famille ou de généalogie dans l’écriture. Alors que cette généalogie existe de tout temps comme condition même du lir&crir, certains prétendent que la belle-fille du cousin de Machin ou le majordome de Truc peuvent jouir comme bon leur semble des textes produits par l’auteur dont ils sont désignés « héritiers ». En ce sens, l’œuvre est patrimoine, et on ne saurait la confondre avec l’œuvre comme texte (ni comme livre ou ensemble de livres d’ailleurs) : cela ne concerne plus l’art, la littérature. Mais alors, si tout est à ce point codifié, comment percevoir que l’ayant-droit devienne lui-même auteur de l’œuvre, contre l’avis de l’auteur ? Celui-ci présente en effet maintenant un défaut majeur : il est mort. Mais le droit n’est-il pas là pour maintenir et survivre ? Alors on publie les textes de Kafka (qui s’en plaindrait ?) ou la correspondance de Blanchot (qui s’en plaindra ?). Hélas, l’auteur ne le voulait pas. Son droit, avec lui, est mort.

XVI
Déjà Adorno dénonçait l’hérésie du « produit culturel ».

XVII
L’entreprise de la mainmise sur les horribles domaines de l’industrie culturelle, qui passe par des textes de lois de la plus haute ignominie : voilà ce qui se trame derrière la bête histoire Bon/Gallimard. LOPPSI, DAVDSI, HADOPI, SOPA, PIPA, ACTA : ces sympathiques acronymes nous démontrent que la bataille, comme l’a justement excellemment montré Hubert Guillaud, ne fait que commencer. Et effectivement, « nous n’échapperons pas à poser la question du droit ». Nous n’échapperons pas non plus, sans doute, à dériver lentement vers le camp du politique. Denis Olivennes, ainsi, ex-responsable de la FNAC et membre des Gracques (ironie du nom), ce courant du PS qui prône un rapprochement avec le centre, est à l’origine d’une grande part du contenu de l’Hadopi. On dit que Beaumarchais, issu de la révolution, a pensé le premier le droit d’auteur. Mais qui dira que la révolution est la prise de pouvoir des bourgeois contre le clergé et l’aristocratie ? Ce ne sont pas les pauvres qui prennent le pouvoir, mais le marché naissant, ceux qui font commerce.

XVIII
Le roi est nu.

XIX
Avec l’irruption d’internet, comme flux de données, parmi lesquelles des œuvres dites “culturelles”, la vie de millions de gens a changé. La mienne en premier. J’ai pu enfin entendre la musique, voir les films, lire les livres qui me plaisaient, et dont aucune FNAC ne disposait.


XX
Avec l’irruption d’internet, comme lieu d’expression libre, notre écriture s’est enrichie, elle se cristallise, elle se précise, nous évoluons en intelligence dans ce bain comme dans un écosystème, nous travaillons ensemble, et cette interaction nous est réciproquement favorable ; nous découvrons, nous sommes touchés, nous grandissons. Le partage est nécessaire, et il n’est plus un droit, il est devenu un devoir.


XXI
Il est tout de même étonnant que Gallimard, chef de file du Syndicat National des Editeurs, diffuseurs d’un hénaurme catalogue de littérature mondiale en France, se lance dans des aventures aussi hasardeuses que de s’attaquer à Publie.net.



XXII
Voilà ce que tu es. Tu ne trouves le temps d’écrire que le dimanche. Tu es un écrivain du dimanche.

Photographie : Carmantran au moment critique lors du Carnaval de Romans en 2012

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